D’où vient la difficulté de la vie en société ? De cet impératif de trouver toujours quelque chose à dire. Je pense à ces journées de déambulation dans Paris à égrener nerveusement les « ça va » et les revoyons-nous vite à des gens bizarres, inconnus, lesquels me débitent les mêmes choses, comme affolés. (p. 70)

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Une rafale de vent pulse un courant glacial sous la porte. Isolé, l’ermite ? Mais de quoi ? L’air se glisse à travers les poutres, le soleil inonde la table, l’eau s’étend à un jet de pierre, l’humus est là sous le plancher de bois, l’odeur des bois s’immisce par les fentes, la neige s’infiltre par les pores de la cabane, un insecte s’invite sur le parquet. En ville, une couche de goudron prémunit le pied de tout contact avec la terre, et entre les hommes se dressent des murs de pierre. (p. 81)

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Pour parvenir au sentiment de liberté intérieure, il faut de l’espace à profusion et de la solitude. Il faut ajouter la maîtrise du temps, le silence total, l’âpreté de la vie et le côtoiement de la splendeur géographique. L’équation de ces conquêtes mène en cabane. (p. 94)

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Ah, l’angoisse des êtres industrieux comprenant soudain que les terres sauvages se passent très bien d’eux… Qui aime la nature pour sa valeur intrinsèque et non pour ses bienfaits ? Dans Les Racines du ciel, Romain Gary campe un détenu des camps de la mort plus solide que ses compagnons. Le soir, sur le châlit, il ferme les yeux, se représente les troupeaux d’éléphants sauvages. Savoir que là-bas, dans la savane, vivent des monstres libres suffit à lui raffermir l’âme. Penser aux pachydermes insuffle la force. Tant qu’il y aura des taïgas vides d’hommes, je me sentirai bien. Le sauvage console. (p. 110)

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Il y a plus de vérité dans les coups de ma hache et le ricanement des geais que dans les péroraisons psychologiques. Vlan ! Vlan ! « Ce qui doit d’abord être démontré ne vaut pas grand-chose » (Nietzsche dans le Crépuscule). Laisser la vie s’exprimer par le sang, la neige, le tranchant de la hache et l’éclat du soleil sur le ramage d’un freux. (p. 111)

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Dans la tradition chinoise, des vieillards se retiraient dans une cabane pour mourir. […] Après avoir voulu agir sur le monde, ces hommes se retranchaient, décidés à laisser agir le monde sur eux. La vie est une oscillation entre deux tentations. (p. 117)

*Aux antipodes, les diktats de Paris : « Tu auras une opinion sur tout ! Tu répondras au téléphone ! Tu t’indigneras ! Tu seras joignable !

Credo des cabanes : ne pas réagir… ne jamais rebondir… ne pas décrocher… flotter légèrement saoul dans le silence neigeux… s’avouer indifférent au sort du monde… et lire les Chinois. (p. 118)

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Les Russes savent que la taïga est là si les choses tournent mal. Cette idée est ancrée dans l’inconscient. Les villes sont des expériences provisoires que les forêts recouvriront un jour. Au Nord, dans les immensités de Yakoutie, la digestion a commencé. Là-bas, la taïga reconquiert des cités minières, abandonnées à la perestroïka. Dans cent ans, il ne restera de ces prisons à ciel ouvert que des ruines enfouies sous les frondaisons. Une nation prospère sur une substitution des populations : les hommes remplacent les arbres. Un jour, l’histoire se retourne, et les arbres repoussent.

Refuzniks de tous les pays, gagnez les bois ! Vous y trouverez consolation. La forêt ne juge personne, elle impose sa règle. Elle dispense sa fête annuelle à la fin du mois de mai : la vie revient et les taillis se gonflent d’une fièvre électrique. En hiver, on ne s’y sent jamais seul : le cri d’un corvidé, la visite des mésanges et la trace des lynx dissipent l’angoisse. En cas de mélancolie, il suffit de penser à ce beau principe de régénération : les arbres meurent, tombent et pourrissent. Et sur l’humus, qui est la mémoire de la forêt, d’autres arbres naissent et comment pour un siècle ou deux leur ascension vers le ciel. (p. 169)

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Rien ne me manque de ma vie d’avant. Cette évidence me traverse alors que j’étale du miel sur les blinis. Rien. Ni mes biens, ni les miens. Cette idée n’est pas rassurante. Quitte-t-on si facilement les habits ajustés à ses trente-huit ans de vie ? On dispose de tout ce qu’il faut lorsque l’on organise sa vie autour de l’idée de ne rien posséder. (p. 176)

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Pour moi, coincé vivant dans mon cercueil en bois, les heures redoutables surgissent avec le soir. Les fantômes, les remords profitent de la pénombre pour se glisser dans mon cœur. Ils lancent leurs opérations au moment où la lumière baisse, à 19 heures. […]

Le courage serait de regarder les choses en face : ma vie, mon époque et les autres. La nostalgie, la mélancolie, la rêverie donnent aux âmes romantiques l’illusion d’une échappée vertueuse. Elles passent pour d’esthétiques moyens de résistance à la laideur mais ne sont que le cache-sexe de la lâcheté. Que suis-je ? Un pleutre, affolé par le monde, reclus dans une cabane, au fond des bois. Un couard qui s’alcoolise en silence pour ne pas risquer d’assister au spectacle de son temps ni de croiser sa conscience faisant les cent pas sur la grève. (p. 180)

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Les livres sont plus secourables que la psychanalyse. Ils disent tout, mieux que la vie. Dans une cabane, mêlés à la solitude, ils forment un cocktail lyrique parfait. (p. 226)

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Dans le hamac, j’étudie la forme des nuages. La contemplation, c’est le mot que les gens malins donnent à la paresse pour la justifier aux yeux des sourcilleux qui veillent à ce que « chacun trouve sa place dans la société active ». (p. 232)

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Des taons aux yeux cauchemardesques agacent les chiens. Si ces insectes pesaient cinq ou dix kilos comme aux temps carbonifères, les hommes feraient moins les malins. (p. 243)

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La cabane est le lieu du pas de côté. Le havre de vide où l’on n’est pas forcé de réagirà tout. Comment mesurer le confort de ces jours libérés de la mise en demeure de répondre aux questions ? Je saisis à présent le caractère agressif d’une conversation. Prétendant s’intéresser à vous, un interlocuteur fracasse le halo du silence, s’immisce sur la rive du temps et vous somme de répondre à ce qu’il vous demande. Tout dialogue est une lutte. (p. 247)

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Le recours aux forêts est recours à soi-même. Privé de voiture, l’ermite marche. Privé de supermarché, il pêche. Privé de chaudière, son bras fend le bois. Le principe de non-délégation concerne aussi l’esprit : privé de télé, il ouvre un livre.

[…] Le communisme de la cabane consiste à refuser les intermédiaires. L’ermite sait d’où vient son bois, son eau, la chair de ce qu’il mange et la fleur d’églantier qui parfume sa table. Le principe de proximité guide sa vie. Il refuse de vivre dans l’abstraction du progrès et de ponctionner une énergie dont il ignore tout. Être moderne : refuser de se préoccuper de l’origine des bienfaits du progrès. (p. 254)

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Ici, dans cet amphithéâtre, les éléments règnent pour l’éternité. Il y eut des luttes dans les temps magmatiques, à présent, le calme. Le paysage, repos de la géologie. (p. 260)

— Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie