Renaud Jean

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  • Sa vie est passée si vite ! Elle est passée comme un rêve. Pour l’enfant, l’instant était profond, immense, infini, le monde ne changeait pas, tout était éternel, immuable ; et brusquement sa vie entière s’est écoulée plus vite encore qu’un seul instant de son enfance. Et rien n’est arrivé, et la réalité demeure toujours aussi lointaine. Les années se sont envolées, il ne lui reste rien : est-ce pour cela qu’il a vécu si longtemps ?

    — Birgitta Trotzig, le Destitué (trad. Jeanne Gauffin)

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    8 janvier 2026
  • Devant la mention « Profession », j’éprouve un peu plus d’embarras. De tant d’emplois dans ma vie, lequel choisir ? Et n’est-il pas scandaleux qu’à plus de trente-cinq ans un homme soit aussi parfaitement démuni de toute situation ? Qu’il n’ait encore creusé son trou dans l’agencement des intérêts individuels ne dénote que sa complète incapacité. (J’aime beaucoup cette expression à cause du trou de terre, situation finale de tous.) Enfin, porté comme je le suis à la fantaisie, j’écris de ma plus belle plume : Représentant. Qualificatif qui me donna toujours à rire. Représentant en quoi ? Le diable seul saurait le dire.

    — Marcel Béalu, l’Aventure impersonnelle

    3 janvier 2026
  • J’ai peur qu’un jour nous nous crêpions le chignon. Avec le temps, notre promiscuité permanente et forcée devient insoutenable. Je forme un vœu : me réveiller un matin et découvrir de nouvelles têtes. J’épuise toute ma réserve d’imagination à supporter cette vie commune. L’accablement causé par nos affaires en souffrance nous torture, autant que notre impuissance à en influencer le cours.

    Je déploie des trésors de patience pour conserver mon calme. Personne ne loue mon zèle à garder mon sang-froid et il m’étonne, je l’avoue, qu’on ne voie pas à quel point je suis dangereuse.

    J’ignore combien de temps encore je vais poursuivre cette comédie. Rester maitresse de moi me coute d’indicibles efforts. Combien de temps ma détention va-t-elle encore durer ? Je suis imprévisible, mon infiabilité est manifeste. Mon instabilité devient incontrôlable. Je ne dois qu’au hasard de parvenir encore à rester calme. Ma fureur se dissimule à peine. Tout n’est que cri en moi et je dois continuellement prendre garde de ne pas exploser.

    Dois-je alerter l’administration pénitentiaire contre moi ? Porter à sa connaissance mes pensées illicites ? Faire cas de ceux dont je suis devenue la victime ? Je ne peux pas dire que la prison ne m’est rien, que je l’ignore. Je voudrais demander à la justice : comment avez-vous envisagé les choses ? Comment souhaitez-vous que je les envisage ? Quel succès espérez-vous ? On ne m’a pas mise au fait de vos intentions.

    — Emmy Hennings, Prison (trad. Sacha Zilberfarb)

    31 Décembre 2025
  • Fuir est illégal. J’ai voulu fuir. Fuir, tout simplement. Rien d’autre. Voyez-vous, je n’avais aucune raison de fuir. J’ai pris peur, sans doute, sans quoi je n’aurais pas fui. Pas même tenté de fuir. Je n’ai pas réussi… Moi-même je n’avais pas conscience d’avoir voulu fuir. Et puis au bout du compte… À force de s’entendre dire : « On vous soupçonne d’avoir voulu fuir », on finit par le croire.

    — Emmy Hennings, Prison (trad. Sacha Zilberfarb)

    31 Décembre 2025
  • Les enfants de l’institut Brighton étaient en général plus grands et en meilleure santé que ceux d’asiles similaires, reflet de la volonté du personnel de l’institut de ne pas suivre la pratique, encore courante, de minimiser les interactions avec les enfants. En offrant affection et contact physique aux enfants dont elles avaient la charge, les infirmières leur permettaient d’éviter ce qu’on appelle aujourd’hui le nanisme psychosocial – où un état de stress émotionnel réduit les niveaux d’hormones de croissance de l’enfant –, syndrome répandu dans les orphelinats de l’époque.

    — Ted Chiang, « La nurse automatique brevetée de Dacey », Expiration (trad. Théophile Sersiron)

    26 Décembre 2025
  • On essaie la vie, on regarde la vie, on prévoit qu’il y en aura une qui sera la vôtre. Mais pas encore.

    — Josette Clotis, Une mesure pour rien

    18 Décembre 2025
  • Je n’ai rien compris au monde où je vis. Je l’ai parcouru en tous sens, je n’ai pas trouvé ses limites.

    À mon dernier voyage, je me tenais en haut d’une colline, j’avais devant moi une longue descente et une nouvelle plaine, je voyais de loin une guérite et, tout à coup, le découragement me prit. Je me dis : encore l’escalier, la salle des gardes, la grille et quarante cadavres desséchés. Je m’assis et je compris que j’en avais assez. Depuis plus de vingt ans que j’étais seule, l’espoir m’avait soutenue, il me quittait d’un coup. J’avais imaginé mille fois une cave où les grilles seraient ouvertes, où les prisonniers ivres de joie auraient pu monter, ils auraient trouvé le ciel, la plaine, ils auraient frémi, auraient pensé aux villes, aux sauveteurs, mais se seraient, comme nous, retrouvés dans cette liberté vide où j’avais passé ma vie. Ce fut comme si je les voyais devant moi, qui me regardaient et me demandaient des comptes : c’est cela que tu avais à nous offrir ? Laisse-nous en paix, on est mieux mort que désespéré. Je baissai la tête et pris le chemin du retour.

    — Jacqueline Harpman, Moi qui n’ai pas connu les hommes

    8 Décembre 2025
  • Tout là-haut, les Tibétains, minuscules, se meuvent lentement. Tout ce qui bouge : nuages blancs, troupeaux de moutons, chiens sauvages, “chevaux du vent”, les femmes qui marchent avec leur enfant sur le dos, et moi-même, vagabond venu de Chine, tout ce qui vit se déplace comme dans un plan au ralenti. Là-haut, on souffre de maux de tête atroces. On sent une fente se creuser le long des tempes, on réalise alors que la fontanelle, en haut du front, peut à tout moment s’ouvrir comme le dôme de fer d’un observatoire.

    — Ma Jian, « Le chörten d’or », la Mendiante de Shigatze (trad. Isabelle Bijon)

    17 novembre 2025
  • Pourquoi ne lui avais-je pas tendu la main ? Un simple sourire, était-ce trop demander à un être humain ? Je trouvais vraiment lamentable que les convenances sociales soient assez fortes pour nous empêcher de manifester un geste de simple humanité vis-à-vis de l’un de nos semblables au moment où il en a besoin. Ce sourire, j’aurais pu le lui adresser, mais je l’avais retenu, et il devint pour moi une sorte de symbole. Je brodai des histoires autour de lui ; toutes sortes de théories plus extravagantes les unes que les autres ; je m’imaginais en train de voir un corps plonger dans une rivière ; puis je me reprenais et revenais à la réalité, me disant qu’il était impossible de courir dans tout Londres en souriant au premier venu. Pourtant, je ne parvenais pas à oublier le visage de cet homme. Ce n’était pas seulement les cheveux blancs qui m’avaient laissé cette si forte impression, cet appel à l’aide que j’avais cru lire dans son regard douloureux m’avait vraiment touché. Il était seul, j’en étais absolument certain. Et même très seul. Et je lui avais refusé un sourire.

    — Vita Sackville-West, « Justice », Infidélités (trad. Micha Venaille)

    8 novembre 2025
  • Impossible de trouver le sommeil. Je ne cessais de réfléchir à mon problème. J’ai voulu essayer de penser à autre chose. Alors, comme si j’avais percé une brèche dans un barrage, un flot de souvenirs et d’images a jailli et s’est mis à danser dans ma tête. Incapable de réagir, je ne pouvais qu’assister, impuissant, au rappel douloureux de toutes mes faiblesses. Ma nullité me rendait encore plus dérisoire. Les unes après les autres, je revoyais les situations où j’avais accepté d’être la risée de tous, un pantin manipulé. Je repensais aux faux-fuyants, à ces maigres jouissances auxquelles j’avais fini par me résigner et qui, désormais, gouvernaient mon existence…

    — Sonallah Ibrahim, le Comité (trad. Yves Gonzalez-Quijano)

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    2 novembre 2025
  • Le matin, le temps passait assez vite parce qu’il n’y avait qu’à se laisser porter par l’heure jusqu’à midi ; alors l’instant du déjeuner venait, avec la sortie, avec la descente dans la rue, et cela constituait presque une aventure.

    Mais ensuite l’après-midi était là. Le temps faisait sentir sa présence. Il était deux heures. Soudain il n’arrivait plus rien, le temps s’arrêtait et s’en prenait à vous. On remuait un membre, on poussait un soupir, on remuait plusieurs fois un membre, on poussait plusieurs fois un soupir, et, sachant que les pensées aussi marquent le temps, on se mettait à penser. On se disait : « Voilà. Une pensée dure bien une minute et il n’y a que soixante minutes dans une heure. Lorsque cette minute-ci aura passé, il me semble que les autres minutes n’auront pas de mal à venir. » On allait jusqu’à se déranger de sa place et l’on faisait un pas, comme cela, doucement, pour saisir deux secondes là-bas, au coin de la cheminée. On s’approchait du voisin, on se penchait au-dessus de son épaule, il avait eu le temps d’écrire deux lignes avant que vous n’alliez ailleurs. Vous vous approchiez de la fenêtre ensuite. Certes, les passants ne vous intéressaient pas. Les passants de Paris parcourent le champ de votre vue avec des fardeaux, avec des gestes, avec des pas que l’on compte, avec un sentiment singulier : il en est qui se pressent, le temps a dû passer puisqu’ils sont en retard !

    Et c’est maintenant que vous allez recevoir votre récompense. Vous avez une bonne montre dans votre poche, avec des aiguilles à secondes qui semblent rappeler au temps qu’il faut faire diligence. Doit-on dire que vous étiez étonné ? Non, car vous saviez déjà que vous n’aviez pas de chance.

    Cinq minutes seulement avaient passé !

    Vous vous plongiez alors dans l’après-midi tout entière, vous vous asseyiez sur votre chaise, et, soutenu, porté dans le grand Immobile, vous restiez là, avec une toute petite vie humaine et dont le temps se jouait. Tantôt vous bâilliez, tantôt vous écriviez une ligne, tantôt vous balanciez votre tête, parfois un objet tombait, dans un bruit sec et sans ondes, qui ne mourait même pas. Il n’y avait plus à combattre : l’Éternité se prenait à vous !

    Vous ne saviez plus dans quel lieu vous étiez ni quelle était votre attitude. Sans amis, sans attaches, sans espoir, comme un monde emporté dans l’éther, tournant autour de vous-même et peu convaincu de vivre, il semblait plutôt que vous étiez vécu par une bête énorme et qui vous portait. Et dans l’Espace infini de Dieu, parmi les astres et sur la Terre, si quelqu’un existait avec votre nom, il importait peu que ce fût vous ou un autre puisque, en somme, il fallait bien qu’il y eût quelqu’un à la place que vous occupiez.

    Et que n’eussiez-vous pas souhaité contre l’ennui ! Vous écriviez parfois, d’un geste mou et qui ne savait pas vaincre le temps. Mais qu’est-ce qu’un travail qui ne vous fait pas avancer dans le monde ! Vous vous souveniez qu’une fois un président de la République était mort avec scandale et qu’on en avait parlé tout le soir. Vous vous rappeliez les chutes de ministères, alors que la France est changée à un tel point qu’on a besoin de s’en entretenir. Vous vous rappeliez aussi les grandes catastrophes parisiennes, alors que vous eussiez pu figurer parmi les morts. Ah ! n’importe quoi, pourvu qu’il y eût un mouvement initial, qu’on se sentît remuer et que le temps marchât ! On appelle l’endroit où vous êtes un bureau ! Il y eut une époque pendant laquelle vous pensiez au bien-être, aux jours calmes et où vous étiez heureux d’être assis et d’avoir le pain assuré. Vous vous réjouissiez d’avoir conquis ces choses. Ne sentez-vous pas maintenant combien vous gagnez péniblement votre pain quotidien ? Si bien que, longtemps plus tard, quand le temps, las enfin de vous avoir fait attendre, amenait six heures et vous délivrait du bureau, vous descendiez dans la rue, tout cassé par ses assauts et la tête sonore comme ces coquillages inhabités qui répètent à jamais le bruit des flots.

    — Charles-Louis Philippe, Croquignole

    31 octobre 2025
  • Les vingt dernières années me semblaient un pâle à-peu-près, quelque chose qui avait eu lieu sans ma participation.

    — Elke Schmitter, Madame Sartoris (trad. Anne Weber)

    26 octobre 2025
  • Lui, Charlie, était un prisonnier, enfermé huit heures par jour dans un ascenseur de deux mètres sur deux mètres cinquante, enfermé à son tour dans un puits haut de seize étages. Depuis dix ans, il gagnait sa vie comme garçon d’ascenseur dans un immeuble ou un autre. Il estimait à une vingtaine de mètres le trajet moyen ; quand il songeait aux milliers de kilomètres qu’il avait parcourus, quand il songeait qu’il aurait pu piloter la cabine d’ascenseur dans les brumes au-dessus des Caraïbes et atterrir sur quelque plage de corail des Bermudes, il tenait ses passagers pour responsables de l’étroitesse de ses voyages, comme si ce n’était pas la nature de l’ascenseur mais bien plutôt la pression de leurs vies qui l’emprisonnait ; comme s’ils lui avaient rogné les ailes. 

    — John Cheever, « Noël est bien triste quand on est pauvre », l’Ange sur le pont (trad. Dominique Mainard)

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    22 octobre 2025
  • Je vis généralement mieux seule qu’avec les autres, mais parfois, les autres me manquent. En leur présence, je marche sur un fil en talons hauts. Une sorte de funambule relationnelle, tiens. Quand vais-je tomber ? La chute sera-t-elle douloureuse ?

    — Suzanne Laurin, Écrire rouge

    14 octobre 2025
  • De même que le paysage dans lequel vivent ces ouvriers agricoles, chez nous, leur paraît à eux-mêmes infini, de même leurs états d’âme peuvent présenter des steppes presque désertiques. À part la mélancolie et la peur, rien ne semble vouloir y pousser. Et ils errent, impuissants, sur ces mornes étendues. Ils ont si longtemps été éblouis par l’éclat dont sont auréolés leurs maîtres qu’ils sont aveugles pendant la journée, comme la chouette, mais, contrairement à celle-ci, ils n’y voient pas la nuit non plus.

    — Ivar Lo-Johansson, « L’inspection domiciliaire », Histoire d’un cheval et autres récits (trad. Philippe Bouquet)

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    9 octobre 2025
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