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Retirement Plan -
Les pilules de la psychiatre étaient excellentes. J’avais l’impression de me promener en portant sur le dos un sac militaire rempli de roches. J’étais attiré vers le centre de la Terre. La lourdeur était apaisante. Je ne ressentais plus cette pression dans ma tête. Elle s’était diffusée dans chacun de mes membres. J’avais des sentiments nouveaux. Ceux que peuvent ressentir les plantes et les minéraux.
— Pierre Yergeau, Dernière Neige
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J’étais incapable de me distraire. Sortir, il n’y fallait pas songer, la moiteur du dehors m’était intolérable. Lire, je ne pouvais pas, écrire non plus. Tout ce que j’écrivais prenait la couleur du dégoût. J’avais l’esprit lourd, le cœur péniblement oppressé et quelque chose, dans moi, pesait d’un poids si grand que je me sentais comme attirée vers la terre. Je n’avais pas mal. C’était bien pis. C’était un écœurement perpétuel, qui me suivait du matin au soir, que je retrouvais intact à chaque réveil, qui écrasait jusqu’à mon sommeil. Écrasait, c’est bien cela. J’étais écrasée. Écrasée par l’effort de parler, de voir, d’entendre. Je pensai que c’était peut-être l’atmosphère de la maison envahie par la chaleur grise et j’essayai d’aller passer un après-midi à la campagne. Mais il fallait traverser des rues, beaucoup trop de rues, des rues ternes, sales, horriblement pareilles, pleines de gens livides et comme transparents, dont on voyait nettement la forme du crâne sous le visage. Des gens aux chevelures mortes dans l’air sevré de vent, aux bouches pâles. Des foules incolores à la démarche incertaine.
Et la ville était un charnier immense, la ville était une mouche immense, la ville était un cercueil immense. Je n’arrivais pas à avoir peur. Pour toute autre chose que mon dégoût, j’étais bizarrement amorphe, anesthésiée, inaccessible. Mon dégoût me collait à la peau. Je me lavais dix fois par jour, je brossais furieusement mes cheveux trop courts pour en ôter toute cette poussière de mortel ennui. Je tentais de boire pour libérer ma bouche de ce goût de cendre, de sang et de glu. Mais ni l’eau ni l’alcool ne m’aidaient à échapper à la mort sourde qui s’insinuait en moi par tous mes pores.
— Christine Pawlowska, Écarlate
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Aimer les chiens, détester les loups et coyotes. On ne supporte pas la sauvagerie innée, on a une peur bleue de l’inconnu, de tout ce qui est indomptable, impétueux, plus libre que nous […].
— Gabrielle Filteau-Chiba, Louve en juillet
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Notre avenir financier repose sur les décisions prises par notre cerveau, une masse nerveuse de 1,5 kg qui a évolué dans un monde différent du nôtre et qui passe l’entièreté de son existence dans le noir.
— Nicolas Bérubé, l’Art de multiplier son argent. 17 leçons pour réussir en bourse
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Nous sommes nous-mêmes un texte que nous apprenons à lire, à déchiffrer, à écrire peut-être. Et si nous ne le faisons pas, nous n’accédons pas au désir de parole qui anime tout être humain, nous étouffons, nous crions de détresse, nous sommes malheureux comme les pierres, nous devenons fous à lier, nous lançons des pierres.
— Rosie Pinahs-Delpuech, le Typographe de Whitechapel. Comment Y.H. Brenner réinventa l’hébreu moderne (citée par Hélène Frédérick dans Lézardes)
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J’ai remarqué à ce sujet qu’il était très difficile de faire comprendre ce qu’était cette saloperie (la honte) à celles et ceux qui ne l’avaient jamais éprouvée. À la lecture de Nietzsche à vingt ans, j’avais recopié et encadré ces trois phrases sur lesquelles s’achève Le Gai Savoir :
« Qui appelles-tu mauvais ? — Celui qui veut toujours faire honte.
Que considères-tu comme ce qu’il y a de plus humain ? — Épargner la honte à quelqu’un.
Quel est le sceau de la liberté conquise ? — Ne plus avoir honte de soi-même. »
Je les relis régulièrement.
Le plus surprenant, c’est que, soixante-dix ans après, cette appréhension de mal dire et d’encourir la honte qui en découle me poursuit encore.
Passer à la télévision m’est toujours une épreuve.
Mon chemin vers les mots, dès lors que je m’exprime, est toujours incertain, menaçant, bordé d’ornières. Je suis comme ces enfants qui esquissent leurs premiers pas. Un trébuchement est toujours possible. Une chute. Un vertige. Une sortie de route. Un accident. À la différence de l’écrit, où il m’est toujours loisible de corriger, modifier, assouplir, friser, brillantiner ou raturer, ce qui ne garantit pas forcément un résultat éblouissant, mais bien meilleur toutefois que mes piètres balbutiements vocaux.
Je fais donc vœu de me taire, et j’en souffre. Mais ma fierté ne le laisse pas voir.
— Lydie Salvayre, Autoportrait à l’encre noire
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Être à l’intérieur de soi
comme un noyau dans son fruit
et guetter cette grande bouche
qui arrivera à nous extraire.— Thomas Mainguy, Sablier, Miroir et Compas
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PASSAGE
Me voici entre deux portes.
Celle d’en arrière est fermée
depuis que j’en suis sorti.
Quand je me retourne,
elle se cache. Un mur l’a avalée,
mais je tiens encore dans ma main
la poignée qui l’actionnait.
Je dois l’installer sur la porte d’en face
qui commence à se rapprocher.
Des cris s’en échappent,
des jappements humains. Ce qui s’amène
derrière elle me finira sur place.
Et la poignée flottera
dans le vide grand ouvert de ma paume.— Thomas Mainguy, Sablier, Miroir et Compas
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Seigneur Dieu, il y a tant d’escaliers, de marches, menant vers le haut et vers le bas ; tant de couloirs dont les murs se séparent et à nouveau se rencontrent, dont les plafonds s’élèvent et à nouveau s’abaissent. Combien de lieux avait-il traversés, combien de vastes salles, de trous sombres et de minuscules cagibis servant à Dieu savait quoi ? À un moment, il s’était retrouvé sur une galerie entourant une salle vide, poussiéreuse. Ensuite, il avait couru sur une passerelle couverte, suspendue au-dessus d’un gouffre de soupiraux. Et sur ses talons, des impacts comme un tourbillon de tambours crescendo, au tempo qui s’accélère frénétiquement. Et encore des ruelles, de nouveaux escaliers, de nouvelles arcades, de nouveaux espaces…
Maintenant, Brok se précipite dans un cylindre lisse, brillant. C’est une canalisation. Non, c’est la bouche d’un canon. Non ! C’est le tube d’une lunette astronomique puisqu’il devient de plus en plus étroit… Il est forcé de se mettre à quatre pattes, de ramper, de s’étirer et de se tortiller pour glisser, comme une chenille. Il ne peut déjà plus aller plus loin, c’est fini, fini… Mais cet entonnoir-là, de toute façon, est terminé par une grille de fils de fer. Brok saisit cette grille et la secoue désespérément.
— Jan Weiss, la Maison aux mille étages (trad. Eurydice Antolin)
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Ma femme exagère toujours. Même si, effectivement, je m’efforce d’éviter les soucis inutiles. Je mange n’importe quoi. Je vais chez le coiffeur quand j’ai une tête qui ne ressemble plus à rien. Mais alors, c’est la tondeuse. Pour ne plus avoir à y penser pendant trois mois.
Pour être franc, je n’aime pas sortir de chez moi. Je veux qu’on me fiche la paix…
— Sergueï Dovlatov, « La chemise en popeline », la Valise (trad. Jacques Michaut-Paternò)
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C’était une région de terres agricoles d’une inexorable platitude que l’on s’ingéniait à nier. Les rues contournaient des obstacles imaginaires, et les gens élevaient devant leur maison de petites buttes de terre semblables à des tumulus funéraires et plantées de massifs. La rue était bordée de maisons minuscules bâties côte à côte – « votre premier foyer », proclamait l’agence immobilière. Y vivaient des jeunes ménages qui commençaient leur ascension dans le monde, ou des retraités qui amorçaient leur descente ; les premiers faisaient des plans de carrière, projetaient d’avoir des enfants et de déménager pour un quartier plus plaisant, tandis que les seconds attendaient que fondent leurs économies, qu’empire subitement leur santé, que leurs enfants les envoient à l’hospice. C’était une halte intermédiaire, un barreau non loin de l’échelle.
— Scott Smith, Un plan simple (trad. Éric Chédaille)
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Sa vie est passée si vite ! Elle est passée comme un rêve. Pour l’enfant, l’instant était profond, immense, infini, le monde ne changeait pas, tout était éternel, immuable ; et brusquement sa vie entière s’est écoulée plus vite encore qu’un seul instant de son enfance. Et rien n’est arrivé, et la réalité demeure toujours aussi lointaine. Les années se sont envolées, il ne lui reste rien : est-ce pour cela qu’il a vécu si longtemps ?
— Birgitta Trotzig, le Destitué (trad. Jeanne Gauffin)
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Devant la mention « Profession », j’éprouve un peu plus d’embarras. De tant d’emplois dans ma vie, lequel choisir ? Et n’est-il pas scandaleux qu’à plus de trente-cinq ans un homme soit aussi parfaitement démuni de toute situation ? Qu’il n’ait encore creusé son trou dans l’agencement des intérêts individuels ne dénote que sa complète incapacité. (J’aime beaucoup cette expression à cause du trou de terre, situation finale de tous.) Enfin, porté comme je le suis à la fantaisie, j’écris de ma plus belle plume : Représentant. Qualificatif qui me donna toujours à rire. Représentant en quoi ? Le diable seul saurait le dire.
— Marcel Béalu, l’Aventure impersonnelle