Située au centre de l’île au pied du cèdre géant, ouverte comme un gigantesque soupirail à la base du chaos rocheux, la grotte avait toujours revêtu une importance fondamentale aux yeux de Robinson. […]
Au-delà de la poudrière le tunnel se poursuivait par un boyau en pente raide où il ne s’était jamais engagé avant ce qu’il appellerait plus tard sa période tellurique. L’entreprise présentait, il est vrai, une difficulté majeure, celle de l’éclairage. […] Ayant dû abandonner également le projet de percer une cheminée d’aération et d’éclairage au fond de la grotte, il ne lui restait plus qu’à assumer l’obscurité, c’est-à-dire à se plier docilement aux exigences du milieu qu’il voulait conquérir, une idée qui ne se serait certes pas présentée à son esprit quelques semaines plus tôt. Ayant pris conscience de la métamorphose où il était engagé, il était prêt maintenant à s’imposer les plus rudes conversions pour répondre à ce qui était peut-être une vocation nouvelle.
Il tenta d’abord tout superficiellement de s’habituer à l’obscurité pour pouvoir progresser à tâtons dans les profondeurs de la grotte. Mais il comprit que ce propos était vain et qu’une préparation plus radicale s’imposait. Il fallait dépasser l’alternative lumière-obscurité dans laquelle l’homme est communément enfermé, et accéder au monde des aveugles qui est complet, parfait, certes moins commode à habiter que celui des voyants, mais non pas amputé de toute sa partie lumineuse et plongé dans des ténèbres sinistres, comme l’imaginent ceux qui ont des yeux. L’œil qui crée la lumière invente aussi l’obscurité, mais celui qui n’a pas d’yeux ignore l’un et l’autre, et ne souffre pas de l’absence de la première. Pour approcher cet état, il n’était que de rester immobile très longtemps dans le noir, ce que fit Robinson, entouré de galettes de maïs et de pichets de lait de chèvre. […]
La solitude de Robinson était vaincue d’étrange manière — non pas latéralement, — par abords et côtoiements, comme quand on se trouve dans une foule ou avec un ami — mais de façon centrale, nucléaire, en quelque sorte. Il devait se trouver à proximité du foyer de Speranza d’où partaient en étoile toutes les terminaisons nerveuses de ce grand corps, et vers lequel affluaient toutes les informations venues de la superficie. […]
Il n’eut pas à errer longtemps pour trouver ce qu’il cherchait : l’orifice d’une cheminée verticale et fort étroite. Il fit aussitôt quelques tentatives sans succès pour s’y laisser glisser. Les parois étaient polies comme de la chair, mais l’orifice était si resserré qu’il y demeurait prisonnier à mi-corps. Il se dévêtit tout à fait, puis se frotta le corps avec le lait qui lui restait. Alors il plongea, tête la première, dans le goulot, et cette fois il y glissa lentement mais régulièrement, comme le bol alimentaire dans l’œsophage. Après une chute très douce qui dura quelques instants ou quelques siècles, il se reçut à bout de bras dans une manière de crypte exiguë où il ne pouvait se tenir debout qu’à condition de laisser sa tête dans l’arrivée du boyau. […] L’intérieur en était parfaitement poli, mais curieusement tourmenté, comme le fond d’un moule destiné à informer une chose fort complexe. Cette chose, Robinson s’en doutait, c’était son propre corps, et après de nombreux essais, il finit par trouver en effet la position — recroquevillé sur lui-même, les genoux remontés au menton, les mollets croisés, les mains posées sur les pieds — qui lui assurerait une insertion si exacte dans l’alvéole qu’il oublia les limites de son corps aussitôt qu’il l’eut adoptée.
Il était suspendu dans une éternité heureuse. Speranza était un fruit mûrissant au soleil dont l’amande nue et blanche, recouverte par mille épaisseurs d’écorce, d’écale et de pelures s’appelait Robinson. Quelle n’était pas sa paix, logé ainsi au plus secret de l’intimité rocheuse de cette île inconnue ! […] Qu’était-il, sinon l’âme même de Sperenza ? Il se souvint de poupées gigognes emboîtées les unes dans les autres : elles étaient toutes creuses et se dévissaient en grinçant, sauf la dernière, la plus petite, seule pleine et lourde et qui était le noyau et la justification de toutes les autres.
Peut-être s’endormit-il. Il n’aurait su le dire. Aussi bien la différence entre la veille et le sommeil était-elle très effacée dans l’état d’inexistence où il se trouvait. […]
Et comme l’affaiblissement des limites de l’espace et du temps permettait à Robinson de plonger comme jamais encore dans le monde endormi de son enfance, il était hanté par sa mère.
— Michel Tournier, Vendredi ou les Limbes du Pacifique