Bande-annonce du film Tout ce que tu possèdes de Bernard Émond, où il est question du poète Edward Stachura (en salle le 2 novembre).
Stachura
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Pour la plupart des gens, dont ma mère fait partie, les choses essentielles de la vie ont été réglées une fois pour toutes par leurs ancêtres. Toutes les choses. Transmises oralement, par écrit et par les rites. C’est une grande chance pour ces gens, parce qu’ils n’ont rien à régler eux-mêmes. Quelquefois, cependant, il naît des gens auxquels il n’est pas donné de croire que toutes les choses essentielles ont été réglées par leurs ancêtres. Ils en viennent à penser que pour eux, aucune chose essentielle n’a été réglée. Tout leur retombe alors dessus. Ils doivent repartir de zéro. Et c’est très difficile pour eux, vraiment très difficile. On pourrait les croire condamnés d’avance à être engloutis, dilapidés, écrasés par les terribles fardeaux qu’ils endossent volontairement. Beaucoup renoncent à poursuivre ce chemin de croix et s’assimilent, s’adaptent. Les autres ne renoncent pas, ils vont jusqu’au bout.
— Edward Stachura, Me résigner au monde (trad. Laurence Dyèvre)
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Certains hommes, poussés par une raison obscure, essaient de se situer dans le monde, de trouver un sens à la destinée humaine ; ils errent, ils cherchent, ils se démènent… et ainsi de suite, indéfiniment, jusqu’à leur mort. J’en fais partie. Est-ce ma faute ? Est-ce notre faute si nous sommes ainsi faits ? Qui a semé en nous l’inquiétude et cette poursuite, mes bien-aimés, frères et sœurs dans l’inexplicable souffrance, dans l’honnêteté, dans l’attention et l’impuissance ? Quel prix nous payons pour être ce que nous sommes ! Est-ce notre faute si nous avons les yeux et les oreilles ouverts, si nous voyons et entendons, si les choses sont ce qu’elles sont, si elles ne sont pas gaies, si c’est le chaos, si elles sont tristes, et si elles le seraient un peu moins si l’on freinait un peu les instincts égoïstes ?
Est-ce notre faute si nous sommes devenus en quelque sorte des dégénérés ? Si nous sommes un peu différents de la plupart des gens ? Nous ne sommes pas meilleurs ; nous sommes différents, inadaptés, nous avons un plus gros fardeau sur le dos, une plus grosse pierre sur le cœur, une épingle plus pointue dans la tête.
— Edward Stachura, Me résigner au monde (trad. Laurence Dyèvre)