Il ne me restait donc qu’à avancer. Et tandis que j’avançais sans aucune destination particulière, dans les deux mètres carrés immédiatement devant moi, là, il y avait comme une sorte de nébulosité, comme une photographie floue, ratée. Quand cette nuée s’éclaircirait-elle ? Je n’en avais aucune idée. La masse nébuleuse était là, vague, confuse, sans limite, dans la direction où j’allais. J’étais sûr qu’aussi longtemps que je marcherais ou que je courrais, et à supposer que ma vie durât cinquante ou soixante ans, devant moi il y aurait ce flou. Ah, et puis, qu’est-ce que cela pouvait bien faire ? Je ne marchais pas pour sortir du brouillard, je marchais tout bonnement parce que je ne supportais pas de ne pas marcher. Si j’avais voulu en sortir, d’ailleurs, je ne le savais que trop, cela m’eût été impossible.
[…]
Je n’avais d’autre espoir que de tâtonner à l’aveuglette dans ce monde flou et vague dans lequel se confondait ma vie.
Il m’était intolérable de penser que ce monde trouble et voilé qui s’étalait là, devant moi, bloquait la route que j’empruntais, pour le reste de temps qu’il m’était accordé. Car lorsque l’angoisse m’obligeait à briser mon immobilité et à avancer d’un pas, la conséquence était que je m’enfonçais d’un pas de plus dans l’angoisse. Pourchassé par l’angoisse, tiré par l’angoisse, je me forçais à bouger, mais j’avais beau marcher, et encore marcher, et toujours marcher, l’obstacle ne se levait pas. Il me fallait continuer de marcher à l’intérieur d’une angoisse qui ne se dissiperait pas, tant que durerait ma vie. Ah, comme je me sentirais mieux si ces masses de brouillard s’assombrissaient, s’épaississaient. Alors je transiterais d’une obscurité relative à une obscurité plus épaisse, le monde finirait par devenir totalement ténébreux et enfin mes yeux ne verraient plus mon corps. Quel soulagement ce serait.
Mais le chemin que je suivais s’obstinait contre moi. Il ne s’éclaircissait pas, non. Mais il ne s’assombrissait pas non plus. Comme en clair-obscur, il demeurait englouti dans les masses nébuleuses d’une angoisse illimitée. Une vie pareille ne valait sûrement pas la peine d’être vécue et, pourtant, j’y étais encore accroché. J’aurais voulu gagner un lieu où il n’y aurait personne, vivre complètement seul. Mais si par malheur je n’atteignais pas ce lieu désert, je me résoudrais alors à accomplir le geste ultime.
[…]
À cette époque, je désirais une seule chose : m’enfoncer dans le noir. N’importe où, mais dans le noir. C’était mon unique but. Atteindre le noir.
— Natsume Sōseki, le Mineur (trad. Hélène Morita)