Je reviens à l’insecte. Repartant du homard, je devrais, pour en parler, remonter à l’homme, car l’insecte grimpe parallèle à l’homme. Ainsi chez la fourmi qui représente par excellence l’arthropode à trois paires de pattes et à respiration trachéenne, le fait de vivre en société efface l’inhumanité de son existence, bien que sous un autre rapport cette vie collective paraisse écrasante. Je cherche autre chose et je l’ai découvert chez le homard et les poissons cavernicoles : l’inexplicable horreur de certains aspects de la vie et leur illégitimité complète aux yeux des vivants supérieurs, j’entends aussi bien le loup et le lézard ocellé que l’homme ou le cormoran.
Plus j’y pense, plus je me convaincs que c’est l’Océan qui donne à la vie des êtres qui l’habitent ce caractère d’inhumanité qui me consterne tant chez le homard et si peu chez la fourmi. Que l’on compare, en effet, l’huître et l’escargot, l’un océanique et l’autre terrestre, eh bien, ce dernier n’est pas un animal tellement mystérieux ni d’un aspect tellement incompréhensible. Serait-ce qu’il possède certains caractères de la tortue ? Ses ballades champêtres le font entrer dans un certain jeu d’appréciations purement humaines. Tandis que l’huître… cet aspect de crachat, cette façon brutale de se désintéresser du monde extérieur, cet isolement absolu, cette maladie : la perle… si je les réalise tant soit peu, ma terreur recommence. Cet être vivant, VIVANT ! vit, VIT ! indéfiniment accroché à un rocher, immobile, imperturbable, féroce, ouvrant le bec pour le refermer cruellement sur de malheureux animalcules et de pauvres algues. C’est cela la vie. Elles se multiplient, les huîtres, elles seraient même (j’ai honte de l’écrire) hermaphrodites ; bref, elles vivent. Elles meurent même, bien atrocement ! Les escargots au moins on les fait cuire avant de les manger ; les huîtres, on les dévore vivantes.
La moule est encore plus significative que l’huître et plus immédiatement admissible encore dans le domaine de l’épouvante. Que l’on considère en effet que cette petite masse gluante dont la stupidité collective hante les pilotis des jetées-promenades, que l’on considère que cela est vivant au même titre qu’une vache. Car il n’y a pas de degrés dans la vie. Il n’y a pas de plus ou de moins. La vie tout entière est présente dans chaque animal. La moule est aussi parfaitement, aussi pleinement vivante que la vache ou que l’homme. Que LA moule, qu’une moule ait, non pas une conscience, mais une certaine façon de se transcender : me voilà de nouveau plongé dans des abîmes d’angoisse et d’insécurité.
Et l’holothurie des grands fonds ? Constituée uniquement par une sorte de boyau, elle subsiste dans les ténèbres totales et homogènes des profondeurs océaniques, traînant sur le sable rougeâtre des abîmes ses formes tourmentées et fades, loin des menaces humaines, libérée de la crainte…
Libérée de la Crainte. Je m’arrête ébloui.
— Raymond Queneau, Saint Glinglin