On se demande bien ce que c’est, en littérature, une vie ordinaire. Dans la vie, on voit mieux : travailler beaucoup, aimer un peu (si c’est beaucoup, ça n’est plus ordinaire), mourir trop tôt. Se distraire, aussi. Les philosophes ont trop facilement critiqué la distraction comme remède. Dans les livres, les personnages ne se distraient pas, ils vivent. J’entends par là que la vie est au premier plan, qu’on partage, et dès qu’elle est au premier plan elle cesse d’être ordinaire. Et si d’aventure elle l’est, ordinaire, dans son énoncé, elle accède à l’exception parce qu’elle est écrite. La pensée de l’ordinaire, déjà, parce qu’elle est une pensée, est le contraire d’un engluement.
Oster
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Mon téléphone a sonné, j’ai été content qu’on m’appelle. C’était mon fils, Marc. Il était passé à la maison pour qu’on déjeune. J’avais complètement oublié. Je m’étais garé sur un bas-côté herbeux et mon fils me demandait où j’étais. Je me suis excusé pour mon oubli, j’avais confondu les semaines, et je lui ai dit que j’avais pris la route. Que j’étais un peu après Volvic. Il m’a demandé si ça allait. Je lui ai répondu que oui, très bien, mais que je ne savais pas quand je rentrerais. Et toi ? ai-je dit. Ça allait également. Il avait l’air sincère. J’ai espéré que moi aussi. J’avais une bonne voix, posée. Je ne me sentais pas inquiet. Si j’avais été sommé de faire le point, à ce moment, j’aurais dit que j’éprouvais seulement un gros besoin d’essence. D’avoir pas mal d’essence devant moi, dans un pays bien équipé en stations. On a raccroché en se disant qu’on se rappelait. Et c’est un peu plus loin, à Murol, que je me suis arrêté pour prendre un café.
C’était un petit établissement d’angle, avec deux tables sur le trottoir. Entre les rares voitures qui passaient, on entendait le bruit d’un torrent. Un type est venu s’asseoir à l’autre table, il a commandé un café. Pendant un moment, il n’y a eu que lui et moi dans ce coin de village. Je me suis demandé s’il entendait le bruit du torrent, s’il l’écoutait. Il avait l’air passif. Il n’avait pas de bagage avec lui, pas de porte-documents, pas de sac à dos, il était habillé de façon neutre, comme moi — j’étais parti un peu vite. Je me suis dit qu’il devait sortir de sa voiture, lui aussi. Il avait le nez gros, l’œil aiguisé, de temps à autre il se passait un index sur les lèvres, à l’horizontale. La cinquantaine, peu de mâchoire. J’ai tenu un quart d’heure comme ça, puis c’est devenu insupportable.
C’est au moment où j’allais me lever pour quitter le café qu’il m’a adressé la parole. Il m’a demandé si j’étais de passage. Ç’aurait pu être le mot que je cherchais, si je l’avais cherché, je lui ai répondu que oui. En vacances ? a-t-il enchaîné. Je n’allais pas discuter de ça. J’ai dit aussi que oui. Je ne savais trop si je devais lui retourner toutes ces questions. Puisqu’il me l’avait demandé, il ne devait pas, lui, être de passage. Peut-être en vacances. J’ai dit et vous ?
J’ai eu toutefois une petite frayeur. Que ce soit long. Que ça me retarde. J’habite à Blège, m’a-t-il dit, à quinze kilomètres d’ici. Je suis en vacances mais je ne pars pas. Je viens d’apprendre que je suis recalé au bac. (Il a fait un geste de la main.) Je sais. J’ai une vieille histoire avec ça.
Il ne l’avait visiblement pas dit à tout le monde. J’appréhende de rentrer chez moi, a-t-il enchaîné. Je me sens nul, vous voyez ? Oui, ai-je dit, je vois, mais ça n’a rien de honteux. Je l’ai raté aussi, à l’époque.
Il avait l’air extrêmement songeur. Comme s’il revoyait passer devant ses yeux l’entièreté d’une matière. J’ai pensé à la géographie, qui n’a jamais été mon fort. Je lui ai demandé s’il vivait seul. Oui. Pas d’enfants ? Non. Il avait tout de même peur de rentrer chez lui. C’était presque pire. Une sorte d’effet de miroir, ou de mise en relief. Il m’a parlé de ses meubles. Il craignait de retrouver ses meubles. Je lui ai demandé, un peu pour causer, si ses meubles avaient quelque chose de spécial. Je ne crois pas, a-t-il dit. Mais il faudrait que j’en change. Il s’est fait un silence, ici, et je lui ai dit que je comprenais. Je ne sais pas du tout quoi faire, a-t-il dit. Mais je ne veux pas vous ennuyer. Vous ne m’ennuyez pas, ai-je dit. Vous devriez vous représenter l’année prochaine. Et ignorer vos meubles. (Derrière notre conversation, j’entendais toujours le bruit du torrent.) Ou alors, me suis-je repris, vous vous refaites un bureau. Vous avez un bureau ?
Il en avait un. Je crois que j’avais touché juste. Il m’a remercié. De l’avoir écouté, surtout. Il s’est levé. A voulu m’offrir mon café. J’ai refusé fermement. Vous vous y mettez, hein ? lui ai-je dit comme il partait. Il a hoché la tête. C’est moi qui me sentais mal. J’ai espéré qu’il n’aille pas se pendre. J’étais déprimé. Ça a duré quelques minutes, je n’arrivais pas à repartir. J’ai appelé la serveuse pour régler. C’était une personne que je n’avais pas pris le temps d’observer en arrivant. Une grosse personne jeune avec de la finesse dans les traits. Elle ne souriait pas. Il m’a semblé qu’elle cherchait à le faire. Loin dans le regard. Je n’ai pas insisté.
J’ai payé et j’ai repris le volant en direction de La Bourboule. En roulant, je me suis approché d’un paysage que je n’hésiterais pas aujourd’hui à qualifier de grandiose. Des rotondités plus vertes, plus hautes, des eaux roulantes en contrebas. Je passais sous des tunnels, longeais des vides dont je ne voyais pas le fond.
— Christian Oster, Rouler
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Dans la glace, j’ai constaté que j’avais des cernes sous les yeux. J’ai pensé à une tête de masturbé.
— Christian Oster, la Pause du tueur
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Il est certain que je voyais différemment l’avenir. Je me suis dit qu’à tout hasard je devais me remettre à faire un peu de sport. Et qu’à bien y réfléchir le plus simple était de marcher. J’ai donc commencé, dans les jours suivants, à marcher avant et après le travail. Je surveillais ma respiration et dosais mes foulées de manière croissante. Au cours de cet exercice, aucune pensée ne me venait. Je m’abrutissais dans l’effort. Mon avenir se structurait par tranches de cent mètres, et, entre les deux trajets qui m’amenaient au bureau et qui m’en ramenaient, je m’absorbais dans le travail. Dans les moments de creux, il m’arrivait de me voir mourir. J’avais cependant la sensation de respirer mieux. Je ne désespérais pas de m’acheminer vers une sorte de forme physique.
— Christian Oster, En ville
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L’homme du système solaire s’était rasé la moustache. Il avait bien avancé dans son travail. Il était évident qu’il s’était rasé la moustache en raison de ses problèmes personnels. Il tournait visiblement une page. Toutefois, comme il arrivait aux confins de son corpus et qu’il se confrontait à la découverte récente, dans cette zone, d’immenses bulles magnétiques glacées, soustraites au champ magnétique de notre étoile, je me suis demandé si son changement de tête ne témoignait pas d’un besoin de se ressaisir plus large. Et s’il n’exerçait pas, au fond, un métier dangereux. Quant à moi, je suis resté froid. C’est toujours pareil, ai-je dit, on ne sait pas. Au contraire, a-t-il rétorqué, on avance. On ne cesse d’avancer. De toute façon, on se rapproche de l’origine. Je n’ai pas voulu le décourager. Il y avait bien longtemps que je savais qu’il était question d’une origine, dans notre histoire. Et qu’à mes yeux ça ne réglait rien. N’y en aurait-il pas eu que ça m’aurait gêné aussi. C’est toute la vie qui était gênante.
— Christian Oster, En ville
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J’essayais de régler le problème toute seule, lui répondit Ingrid, […] il m’a semblé que je pouvais, dit-elle, mais j’allais vous appeler, là, j’ai installé le cric, comme tu vois, seulement je n’arrive pas à desserrer les vis de cette putain de roue. Les écrous, dit Dugain. Ou les boulons, intervins-je, ce n’est pas ce qu’on appelle des boulons ? Non, dit Dugain, les boulons c’est autre chose, c’est l’association d’une vis et d’un écrou, c’est un ensemble. Ah oui, dis-je, vous devez avoir raison, en effet. Mettons que ce soient des écrous, dit Ingrid, qui avait les mains noires, par ailleurs, le problème est que ça paraît inenvisageable de les desserrer avec ce truc, là, cette manivelle.
Nous nous penchâmes sur la manivelle, Dugain et moi, parfaitement conscients l’un et l’autre que ce n’était pas le bon mot […].
— Christian Oster, Sur la dune
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Ce que j’écris est la conséquence de tout ce que je me suis toujours refusé à écrire. C’est comme un gym-khana : attention sur ta droite, attention sur ta gauche. C’est éviter les effets appuyés et, autant que possible, un certain nombre de poncifs.
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Et Marc ? enchaîna-t-elle. Le garçon avec qui je vivais ?
Oui, dis-je. Marc.
Tu ne le supportais pas. Un soir, tu as refusé de l’inviter au prétexte que tu manquais de chaises. Tu pouvais être comme ça.
Je n’aurais même pas pu affirmer que tout ça me disait vaguement quelque chose. Je me souvenais très bien de l’appartement de la rue du Moulin-Vert et d’y avoir vécu, mais, quant au reste, rien. Ni incendie, ni fac, ni Élisabeth, ni Marc, ni chaises.
Je décidai de changer de sujet.
Et à part ça, dis-je, ça va ?
Très bien, dit-elle. Et toi ? Qu’est-ce que tu fais ? Tu ne voulais rien faire.
J’évitai le regard de Paul.
J’ai essayé, dis-je. Finalement, je travaille. Pour un journal.
C’est intéressant ?
Je redoutais ce genre de question.
— Christian Oster, Dans la cathédrale
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Je lui avouai qu’un jour je l’avais surpris en train de toucher le mur de la cuisine.
— Christian Oster, Dans la cathédrale
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Je vous trouve vieux, tous les deux, intervint Kontcharski. Vous ne vivez pas assez. Et vous ? dis-je. Qu’est-ce que vous vivez de plus, Cyril ? Je ne voulais pas l’agresser, mais je voulais défendre Marc. Moi, ça m’était égal, je ne prétendais pas vivre, je trouve que c’est une ambition stupide. On vit de toute façon et en fin de compte quelque chose s’est passé. Ou a passé. Bref.
— Christian Oster, Trois Hommes seuls
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Ce même dimanche, à midi et demi, Kontcharski m’appela. Il avait eu mon téléphone par Marc, il me demanda s’il me dérangeait. J’étais occupé à ouvrir une barquette de taboulé soudée par thermopression. Je lui dis qu’il ne me dérangeait nullement […].
— Christian Oster, Trois Hommes seuls