Émile aimait-il les gares ? Comme Proust, avait-il de l’attrait pour les indicateurs de chemin de fer et les croisements de lignes ? On n’en sait rien. Est-ce parce que son père, sévère, avait été employé du Grand Tronc qu’il fit l’impasse sur l’univers ferroviaire ? Montréal-Cacouna furent ses seuls allers-retours en train. Il ne « brûla (pas) le dur » comme London, il ne resquilla pas comme Rimbaud, ou comme le ferait le jeune Genet. Timide, trop timide, Émile. Épris de la poésie d’Arthur Rimbaud, certes, mais si sage, personnalité rentrée. Une seule fois, avec deux amis collégiens, il se rendit à la gare Bonaventure avec l’intention d’aller à New York assister à une représentation d’opéra, mais, dans leurs poches, pas assez de sous, et dans la tête aucune audace. De la peur.
— Robert Lévesque, « L’été du naufrage (Émile Nelligan) », Déraillements