Non, je ne peux expliquer comment notre ville peut parfois être un juge, parfois un piège et parfois une pieuvre. Je n’ai pas non plus moyen d’éclaircir la sentence prononcée à mon égard, laquelle en contient en réalité deux, qui à la fois s’excluent et marchent de concert : le bannissement de la ville et l’emprisonnement en son sein. Vous pourriez vous demander comment je parviens à tenir le coup dans une situation à ce point sans issue. Certes il y a souvent des moments où je suis au bord du désespoir, où cette contradiction me paraît trop amère, absurde et incompréhensible pour que je la supporte. Dans ces moments-là, ce qui me permet d’avancer, je pense, c’est l’espoir qu’une moitié de la contradiction finira par se dissoudre dans l’autre, que la sentence en tant que telle sera révisée, voire annulée. Il ne faut pas avoir une approche trop systématique de ce genre de sujets obscurs. La solution, c’est de continuer à vivre, si possible de progresser à tâtons en fonction des occasions qui se présentent, dans une direction, puis dans une autre. C’est de cette manière qu’une solution finira par apparaître comme dans ces casse-tête composés de fils de fer enchevêtrés qui, tout à coup, au hasard d’une manipulation, se séparent en deux parties.
— Anna Kavan, « Notre ville », Des machines dans la tête (trad. Laetitia Devaux)