Paul passa un long moment à les regarder. Il décida – sans pour autant être capable de mettre ses pensées en mots – que les poissons devaient vivre dans un univers impersonnel bien à eux, être esclaves d’habitudes de pensée si peu en rapport avec leur vie qu’ils en avaient perdu tout sentiment d’identité individuelle. Peut-être avaient-ils connu toutes les souffrances de la capture ; peut-être la solitude insoutenable du monde leur était-elle apparue durant leur voyage depuis quelque lointain océan. Mais aujourd’hui, qu’ils aient tout oublié ou qu’au contraire ils aient tout gardé en mémoire, ils tournaient en rond dans leurs cages aquatiques sans même savoir si les heures qu’ils vivaient constituaient encore ce que l’on peut appeler une existence. Paul, s’efforçant de faire travailler son imagination, essayait de se les représenter tels qu’ils avaient pu être dans leur vie antérieure – libres, jouissant de l’espace infini de grands océans tièdes, frétillant joyeusement, le cœur léger et conquérant, maîtres de leur destin. Il se les représentait cultivant une spécificité préordonnée, poussés par des forces qui s’exerçaient en accord avec les grands desseins de l’univers.
[…]
Le soir, quand toutes les lumières étaient éteintes, sauf celles de l’aquarium, Paul regardait ses poissons, bien à l’abri sous sa couette. Leur éternelle passivité le révoltait : leurs cœurs auraient dû éclater, ils auraient dû se précipiter, tête la première, contre la vitre. Mais ce n’étaient que des poissons, ombres d’eux-mêmes, corps sans âme, qui se contentaient de rester en suspens dans l’eau. Ils ne pouvaient ni concevoir un quelconque plan d’évasion ni se rebeller contre leurs conditions de vie. Ils n’étaient pas capables de formuler la moindre question. Et puis, de toute façon, ils vivaient dans un monde bien chaud, bien éclairé, où la nourriture tombait à heure fixe. Qu’est-ce que ça pouvait bien signifier que d’être poisson ? Est-ce que par exemple ils l’entendaient quand il parlait à haute voix ? Et quand il écrasait son visage contre la vitre, est-ce qu’ils étaient conscients d’une présence ? Et qu’est-ce qu’ils pouvaient bien comprendre aux formes de l’espace qu’ils habitaient, à ses lignes et à ses angles, à sa géométrie rétrécie ? Est-ce que leurs cerveaux s’étaient faits à leur inutilité, leur permettant ainsi de se satisfaire des conditions d’existence qui étaient les leurs ? Comment imaginer que, même pour un poisson, la captivité ne soit pas vécue comme une souffrance épouvantable ? À cohabiter ainsi dans une moiteur molle et lancinante, ils devaient finir par avoir le cerveau plus ou moins détraqué : c’était ça ou la mort. Alors, ils passaient leur temps à faire le tour de l’aquarium ou à rester suspendus dans le vide, ou bien encore à bouder, inertes, au-dessus du gravier. Ils se haïssaient ou s’ignoraient superbement d’un bout à l’autre de l’année, et quand la lumière s’éteignait le soir dans leur maison, ils s’endormaient, sans doute en remerciant le ciel d’anéantir le monde que leur rendait inexorablement la lumière du matin. Et ils vivaient – ainsi Paul en décida-t-il – avec des pensées conformes à la place qu’ils occupaient dans la hiérarchie des êtres vivants, comme on venait de le lui expliquer récemment à l’école : ces poissons, parce qu’ils n’étaient que poissons, étaient condamnés à n’avoir qu’une connaissance infime du monde de la matière, peut-être aucune connaissance du tout. Personne n’en savait rien.
— David Guterson, Paysages d’hier, paysages de demain (trad. Claude Demanuelli)