[N]otre époque est faite de rapidité, d’effort, d’intensité – tout le monde court, si vous ne courez pas plus vite que les autres vous resterez en arrière ; tout le monde crie, si vous ne criez pas plus fort que les autres vous ne vous ferez pas entendre ; pour aller de l’avant vous devez vous frayer un chemin, si vous voulez avoir quelque chose il vous faut l’arracher, malheur à vous si vous ne bougez pas.
Et dans ce cas malheur au pauvre Sam Dunn ! pour qui il était tout à fait coutumier de rester immobile quatre heures de suite – quatre heures de silence, d’hébétude, d’extase. D’aucuns prétendront qu’il s’agit là d’une autre forme d’activité : l’activité intérieure. Non. Une telle opinion ne repose sur rien : dans ces moments-là même l’activité cérébrale avait quasiment disparu chez Sam Dunn. […]
Du reste toute sa personne était continuellement plongée dans un état de lassitude qui l’attaquait, qui l’effaçait, qui l’anéantissait à demi. Il ne se réveillait, ne vivait, ne frémissait que lorsqu’il déclamait un de ses courts poèmes, extravagants et inquiétants – mais pour retomber aussitôt dans son habituelle léthargie.
Ce qui tout de suite vous frappait en lui, c’était justement son immobilité, une immobilité totale qui évidemment s’étendait jusqu’à son esprit.
— Bruno Corra, Sam Dunn est mort (trad. Jean Pastureau)