L’amitié, est-ce bien ça qui existe entre eux ? Une autre question qui vient le tracasser. On n’a donc jamais la paix en dedans ? On est toujours poursuivi par les choses qui nous arrivent, par les gens ? Le doute ne nous quitte jamais ? (p. 38)
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— […] Je peux pas m’attacher à quelqu’un. Tout me fatigue après un bout de temps. Même toi, des fois je t’envoie aux quatre diables, seulement parce que je n’ai pas envie de te voir. Je suis fait comme ça, j’y peux rien. J’ai un démon en dedans, c’est lui qui me rend comme ça. (p. 39)
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— Je sais pas si on peut aimer les autres. Des fois j’essaie, ça donne pas grand-chose. Et puis, dans le fond, j’ai hâte de les quitter. J’ai honte d’eux, c’est plus fort que moi. Je comprends pas pourquoi. (p. 39)
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Leur âme est-elle mauvaise ? (p. 39)
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Plus il réfléchit, moins il comprend. Moins il comprend ce qu’il faut faire pour être heureux, content de soi, pour que la vie nous donne ce dont on a besoin… Et la neige si douce, la nuit si calme, pourquoi tout ça lui fait-il du bien ? Seul, comme ça, marchant dans la rue, il se sent à l’aise dans sa peau. S’il y avait quelqu’un avec lui, ça serait différent, ça serait moins beau. « Peut-être que je déteste les autres, peut-être que les autres aussi se détestent… C’est pas une chose à leur demander ! Mais ça serait rassurant de le savoir. Si tout le monde était fait du même bois, si chacun avait du mal à vivre avec les autres, alors on s’arrangerait pour pas trop se heurter. » (p. 83)
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« Je vis comme une bête, pense-t-il tous les soirs et tous les matins. Je mange, je fais des gestes, toujours les mêmes, puis je dors. Et ça recommence tout le temps. » (p. 102)
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Une fois pris dans l’engrenage, on se débat un peu pour la forme, pour se faire accroire qu’on est encore vivant ; mais la machine nous tient bien, et nos plaintes sont inutiles. Antoine essaie de s’y faire, d’accepter la routine de son travail. De dire que ça durera un temps, qu’ensuite il en sortira. Même Lise ne parvient pas à le réconforter, c’est tout dire ! (p. 105)
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— J’sais ben… Ça marche pas. J’suis tanné de travailler, tanné d’étudier. J’sais pas c’que j’veux. Même les Loisirs, pour être franc, ça me dit rien.
— J’m’en suis aperçu, plaisante Bob.
— J’ai pas de courage. Je commence quelque chose, puis j’m’en vas. J’me branche pas. C’est comme si je croyais à rien. Tu comprends ça, toi ?
— Oui, je comprends ça. Mais j’me pose pas de questions comme toi. J’me contente de faire c’que j’ai à faire. Tu m’fais penser aux gars de tes romans. Tu sais c’que j’veux dire, le gars, l’étranger de Camusse…
— Camus !
— C’est Camus ? J’pensais qu’on disait Camusse. En tout cas, tu m’fais penser à l’étranger, t’aimes rien. C’est pas pour te choquer que j’dis ça, mais on dirait qu’tu fais quèque chose rien que pour voir. J’sais pas comment dire… On dirait que les choses que tu fais, ça a pas de sens pour toi. (p. 109-110)
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— J’vas aller me coucher, moi. J’suis morte. Si la semaine peut finir…
— Oui, j’ai hâte d’arriver à dimanche.
— Même si c’est une journée ennuyante.
— Au moins, ce jour-là on est libre. (p. 113)
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— Qu’est-ce que t’as fait cette semaine ? J’ai dû te remplacer ici mardi et jeudi. En plus de mes soirées… On peut pas te faire confiance.
— Non, on peut pas, dit Antoine tristement. (p. 119)
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Comme si la liberté consistait à n’avoir besoin de rien ni de personne. (p. 119)
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Personne n’arrive à croire qu’Antoine part pour de bon, pour ne pas revenir comme tous les soirs. Antoine lui-même se demande si les gestes qu’il fait sont réels, s’il s’en va vraiment. (p. 124)
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Et c’est ça qui est vraiment insupportable dans la souffrance, ne pouvoir la partager avec les autres. (p. 125)
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Connaissez-vous quelque chose de plus déprimant que de rester debout dans un autobus bondé quand vous êtes mort de fatigue et dégoûté de votre journée ? (p. 130)
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— J’sais pas c’qui cloche. J’suis peut-être maboul, on sait jamais, mais j’arrive pas à me mettre dans la caboche qu’y faut faire ci, faire ça. Dès que je me sens attaché à quelque chose, la trouille me prend, et faut que je parte, que je plante ça là. Ce qui me rend fou, tu veux que j’te dise, c’est de répéter la même maudite affaire jour après jour ! Parce que, dans mon idée, on répète tout dans le vide et ça sert à rien.
— Tu penses qu’on n’évolue pas, que la société reste toujours au même point ?
— Ça évolue dans la forme, mais le fond de la vie, lui, y change pas. On se fait accroire toutes sortes de choses pour vivre comme on vit, mais creuse un peu, tu vas voir que c’est vide. (p. 132)
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— Tu voudrais que je pense à l’avenir, dit Antoine, et c’est ça qui me fait peur, l’avenir. J’en ai la trouille. Réussir, faire carrière, j’ai l’impression que ça m’avancerait à rien. Rester où je suis, vivre comme maintenant, ça aussi c’est inutile. Je regarde de tous les côtés. J’vois rien… Je pense seulement à m’en aller, n’importe où… J’peux pas expliquer ça.
— Tu sais pas c’que tu veux, c’est tout.
— Oui et non. C’est pas un problème de choix puisque j’ai pas envie de choisir, pas le besoin de choisir. C’est autre chose…
— Peut-être que c’est de vivre que tu refuses ?
Il hausse les épaules. Comment savoir ? À son âge et dans l’état où il est, on vit ses problèmes, on est dedans, on ne les a pas devant soi bien précis, bien nets, et on n’arrive pas à s’en abstraire. On est soi-même un problème vivant. Refuser la vie, ça ne veut pas dire grand-chose. Tout ce qu’il sait, c’est qu’il a peur de manquer sa vie, de la gaspiller, de la passer dans le moulin de la société. Autour de lui, les gens sont écrasés et ils disent : « C’est comme ça, on n’y peut rien, faut ben se faire une raison. » Des résignés.
— J’veux pas me faire avoir, dit-il.
— Par qui ? par quoi ?
— Tu comprends pas.
— Explique-toi.
— La vie, d’après ce que je vois, c’est l’art de devenir chien ou de se laisser mordre par les chiens. Je cherche le moyen d’échapper à ça, de sortir du cirque. Peux pas jouer un rôle comme tout le monde. Réussir, qu’est-ce que ça signifie quand tu vois les autres crever de misère ? Se faire un nom, une réputation, avoir une clientèle, posséder des choses, se faire accroire qu’on fait partie de l’élite, comme disent nos professeurs… Penser qu’on vaut quelque chose parce qu’on se distingue du commun, parce qu’on devient quelqu’un, pas n’importe qui, quelqu’un ! Moi, je comprends pas ça. (p. 134-135)
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Des gens passent. Les uns, affairés, comme poussés par le vent, vont à grands pas ; les autres, des badauds, quand il ne s’agit pas tout simplement de clochards, traînent leurs pas dans la sloche comme si rien ne les attendait, comme s’ils n’avaient pas d’itinéraire à suivre. La vie des gens est une ligne droite, un ensemble de lignes droites : ils partent d’un point pour se rendre à un autre point, et ainsi de suite. Tandis que les clochards, eux, se livrent au hasard. Leur destin fascine Antoine. Il se demande par quel biais, par quel enchaînement de circonstances, un homme peut choisir cette vie en marge, hors société. Hier, il a longuement conversé avec un type de cette espèce. C’est à regret qu’il l’a quitté. (p. 137-138)
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À croire qu’il n’existe que pour les écouter parler de leur vie. S’il se mettait à étaler son âme, à leur expliquer son drame à lui, ils s’enfuiraient sans doute. On dirait qu’ils n’ont pas d’intérieur, pas d’âme. Qu’ils se préparent un petit avenir bien ordinaire, semblable à celui dont rêvaient leurs parents. Le mariage, un emploi, les assurances, un bon logement, deux semaines de vacances, des enfants, une auto bien sûr, pour promener la famille le dimanche après-midi.
Une fois seul, il s’accuse de les mépriser. « Après tout, j’ai peut-être tort. Leurs désirs sont ceux de tout le monde. La sécurité, c’est ça, faut croire, le vrai problème. Je dois être détraqué. La preuve, je m’intéresse aux parias de la société, aux robineux. C’est un signe. Malade là-dedans », dit-il en se touchant le front. (p. 139)
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Pourquoi les gens deviennent mauvais, c’est un vrai mystère. Pour se venger de leur misère, peut-être. Pour le plaisir ? (p. 142)
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« Tout ce monde-là s’agite du matin au soir, et jour après jour, sans fin jusqu’à la retraite… Et puis d’autres les remplacent. Ça court tout le temps. Ça se jette d’un bord à l’autre sans prendre le temps de respirer, de regarder un peu autour de soi. Est-ce qu’ils sont heureux comme ça ? Y me répondraient qu’y faut bien gagner son pain. Passer sa vie à gagner son pain, c’est atroce… » (p. 144)
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Et un couple de vieux est arrivé. Ils s’assoient à la table voisine. Des vieux usés pour vrai, le visage couvert de rides profondes comme des lézardes dans une potiche de terre cuite. Chevrotants et fragiles lambeaux de vie bégayante, ils promènent autour d’eux un regard affolé, incrédule et tragique, qui empoisonne l’espace. (p. 145)
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Où trouver la paix ? Cette béatitude semblable à celle qu’on connaît entre six et dix ans. (p. 145)
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« […] Tu te demanderas sans doute quel démon me possède et me pousse à agir comme un insensé ; c’est normal, étant donné que pour toi vivre c’est s’adapter à la société. Et que pour moi c’est tout le contraire : je crois, et cette conviction est de plus en plus profonde, que pour s’affirmer et développer son aptitude à la liberté, il est nécessaire de se soustraire aux impératifs et conventions de la société et même de leur opposer un refus absolu. […] » (p. 151-152)
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Il ne va pas jusqu’au bout de sa pensée, il hoche la tête, les yeux dans le vide. « Quel vide ? se demande Antoine. Est-ce qu’on a le vide devant soi après avoir mené une vie pleine ? Ce n’est pas possible que tous nos gestes, toute notre agitation, toute notre vie ne mènent à rien. Il doit arriver un moment où, l’âme lourde et pleine, on se déclare satisfait, sinon heureux. » Mais cet homme à ses côtés, comment expliquer qu’il ait l’impression d’avoir rêvé, qu’il ne puisse croire à la réalité de son existence passée ? La vie serait-elle insatisfaction perpétuelle ? Recommencement absurde ? Ou suite sans liens, sans nécessité ? « Je philosophe, se dit-il, je déraille… » (p. 166)
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Il était seul au milieu de la route boueuse et il ne savait plus s’il devait rester ou avancer. Et pourquoi avancer ? Comme c’est fatigant de rester à la même place, on finit toujours par avancer, Antoine comme les autres. (p. 168)
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Le lendemain, Antoine s’est promené, toujours à la recherche d’un emploi. L’écoeurement l’a pris vers la fin de l’après-midi, et il s’est assis dans un petit restaurant de la rue Sainte-Catherine. L’écoeurement… Le restaurant l’écoeure, les gens l’écoeurent, tout l’écoeure, c’est bien simple.
Il boit son café et ça l’écoeure. « On dirait que c’est ça la vie, désirer quelque chose, courir après quelque chose et une fois qu’on a eu ce qu’on voulait, pas en être content, vouloir autre chose. J’voulais travailler, vivre à ma guise, et puis pif ! j’suis devant rien. Me revoilà au même point, pas plus avancé qu’avant… » (p. 184-185)
— André Major, le Cabochon