Pendant le long chemin du retour, je repensai à ma vie passée qui m’apparut insuffisante à tous points de vue. J’avais réalisé bien peu de ce que j’avais voulu, et quand j’étais parvenue à réaliser quelque chose, je n’en voulais déjà plus. Il en allait probablement de même pour tous mes semblables. C’est ce que nous évitions d’aborder quand il nous arrivait de parler ensemble. Comme je ne crois plus avoir l’occasion de m’entretenir avec quiconque, j’en suis réduite à de simples suppositions. Au moment où je revenais de la vallée, je n’avais pas encore compris que ma vie passée venait brusquement de prendre fin, ou plutôt ma tête seule le savait et c’est pourquoi je n’y croyais pas. Ce n’est que lorsque la connaissance d’une chose se répand lentement à travers le corps qu’on la sait vraiment. C’est ainsi que je n’ignore pas, comme tout un chacun, que je vais mourir, mais mes pieds, mes mains, mes entrailles l’ignorent encore et c’est pourquoi la mort me semble tellement irréelle. Beaucoup de temps s’est écoulé depuis ce jour de juin et je commence peu à peu à prendre conscience que je ne pourrai plus jamais revenir en arrière. (p. 71-72)

*

Je ne crois pas qu’on puisse attribuer mon comportement à de la faiblesse ou de la sentimentalité, je ne faisais que suivre un penchant qui m’était inné et que je n’aurais pu combattre sans me détruire moi-même. C’est bien triste pour notre liberté. Il est vraisemblable qu’elle n’a jamais existé que sur le papier. Déjà on ne peut pas parler de liberté extérieure, mais je n’ai pas non plus rencontré d’homme qui ait été libre intérieurement. Et je n’ai pas éprouvé ce fait comme honteux. Je ne vois pas en quoi ce serait déshonorant de porter le fardeau imposé, comme n’importe quel animal, ni en fin de compte de mourir comme n’importe quel animal. Je ne sais pas du tout ce qu’est l’honneur. Être mis au monde et mourir n’est pas un honneur, c’est le sort de toutes les créatures et ça ne signifie rien de plus. Les inventeurs du mur, eux non plus, n’ont pas été libres de leur décision, ils n’ont fait que suivre leur besoin inné de savoir. Simplement on aurait dû, dans l’intérêt général, les empêcher de mettre leur invention en œuvre. (p. 87-88)

*

Parfois la pensée de ces grottes me poursuit des journées entières. Toute cette eau qui se rassemble là-dessous, très pure, filtrée par la terre et les roches calcaires. Peut-être y a-t-il aussi des animaux. Des protées et de blancs poissons aveugles. Je crois les voir nager en cercle, sans fin, sous les immenses dômes de stalactites. On n’entend rien d’autre que le murmure et le bruissement de l’eau. Où pourrait-on trouver un lieu plus solitaire ? Je ne verrai jamais ces protées et ces poissons. Existent-ils même ! J’aimerais pourtant qu’il existe un peu de vie dans les grottes, ces grottes qui ont quelque chose d’attirant et de repoussant à la fois. Quand j’étais encore très jeune et que je tenais la mort pour une offense personnelle, je me disais souvent que je me retirerais pour mourir dans une grotte afin de ne jamais être retrouvée. Aujourd’hui encore cette pensée conserve pour moi un certain attrait. C’est comme un jeu qu’on se rappelle avec plaisir. Je n’aurai pas besoin de me retirer dans une grotte avant ma mort. Il n’y aura personne près de moi quand je mourrai. Personne ne me touchera, n’aura ses yeux fixés sur moi, ne posera ses doigts chauds et vivants sur mes paupières refroidies. On ne baissera pas la voix devant mon lit de mort, on ne chuchotera pas, on ne me fera pas avaler de forces les dernières gouttes amères. J’ai cru longtemps que Lynx se chargerait des lamentations funèbres. Il en a été autrement et ça vaut mieux. Lynx est en sûreté et pour moi ne se feront entendre ni voix humaines ni hurlements de bêtes. Rien ne me ramènera à mon ancien tourment. J’aime toujours la vie mais un jour j’aurai assez vécu et je serai contente de voir venir la fin. (p. 120-121)

*

Le mur est devenu à ce point une partie de ma vie qu’il m’arrive d’oublier d’y penser pendant des semaines, et les fois où j’y pense, il ne me semble pas plus mystérieux qu’un mur de briques ou une clôture de jardin qui m’empêcherait de passer. Et d’ailleurs qu’a-t-il de si particulier ? D’être un objet fait d’une matière dont je ne connais pas la composition ? De tout temps j’ai eu affaire à des objets de ce genre. Le mur m’a obligée à commencer une vie complètement nouvelle mais ce qui me touche, ce sont toujours les mêmes choses qu’avant : la naissance, la mort, les saisons, la croissance et le déclin. Le mur n’est ni mort ni vivant, en vérité il ne me concerne pas, et c’est pourquoi je ne rêve pas de lui. (p. 174-175)

*

Un jour, je ne serai plus là et plus personne ne fauchera le pré, alors le sous-bois gagnera du terrain puis la forêt s’avancera jusqu’au mur en reconquérant le sol que l’homme lui avait volé. Quand mes pensées s’embrouillent, c’est comme si la forêt avait commencé à allonger en moi ses racines pour penser avec mon cerveau ses vieilles et éternelles pensées. Et la forêt ne veut pas que les hommes reviennent.

Au cours de ce second été, je n’en étais pas encore là. Les frontières étaient encore très nettes. Il m’est parfois difficile, en écrivant, de maintenir la séparation entre mon moi ancien et mon moi nouveau, ce moi nouveau dont je ne suis pas sûre qu’il ne soit lentement aspiré par un nous plus grand que lui. Mais déjà à cette époque, le changement se frayait une voie. L’alpage en était responsable. Dans le silence bruissant de la prairie, sous le ciel immense, il m’était presque impossible de rester un moi unique et séparé, une aveugle petite vie entêtée qui refusait de se fondre dans la grande communauté. Autrefois j’avait tiré toute ma fierté d’être une telle vie, mais sur l’alpage cette vie m’apparaissait misérable et ridicule, un néant bouffi d’orgueil. (p. 215)

*

Après, je m’asseyais sur un banc et attendais. La prairie s’endormait lentement. Les étoiles apparaissaient et plus tard la lune se levait et inondait de sa lumière froide le pré. Toute la journée, je languissais après ces heures. C’étaient les seules où j’étais capable de penser sans me faire d’illusions et en pleine lucidité. Je ne cherchais plus un sens capable de me rendre la vie plus supportable. Une telle exigence me paraissait démesurée. Les hommes avaient joué leurs propres jeux qui s’étaient presque toujours mal terminés. De quoi aurais-je pu me plaindre ; j’étais une des leurs et il m’était impossible de les condamner, je les comprenais trop bien. Mieux valait ne plus penser aux hommes. Le grand jeu du soleil, de la lune et des étoiles, lui, semblait avoir réussi ; il est vrai qu’il n’avait pas été inventé par les hommes. Cependant il n’avait pas fini d’être joué et pouvait bien porter en lui le germe de son échec. Je n’étais qu’une spectatrice attentive et enthousiaste, mais ma vie tout entière n’aurait pas été assez longue pour comprendre la plus courte des phases de ce jeu. J’avais passé presque toute mon existence à me débattre au milieu d’humbles soucis quotidiens. Maintenant que presque plus rien ne m’appartenait, j’avais le droit d’être assise en paix sur le banc et de regarder les étoiles qui dansaient dans la noirceur du firmament. Je m’étais éloignée de moi-même aussi loin qu’il était possible à un homme de le faire et je me rendais compte que cet état ne devait pas durer si je voulais rester en vie. À ce moment-là je savais déjà que plus tard je ne comprendrais pas ce qui m’était arrivé sur l’alpage. Je prenais conscience que tout ce que j’avais pensé ou fait dans le passé n’avait été qu’une imitation sans valeur. D’autres hommes avaient pensé et agi, avant moi et pour moi. Je n’avais eu qu’à suivre leur trace. Les heures passées sur le banc devant la cabane étaient la réalité, une expérience que je faisais en personne et pourtant pas jusqu’au bout. Presque toujours les pensées étaient plus rapides que les yeux et falsifiaient l’image véritable.

Au réveil, quand l’esprit est encore engourdi par le sommeil, parfois je vois des choses avant de pouvoir les classer et les reconnaître. L’impression est terrifiante et menaçante. C’est seulement quand je la reconnais que la chaise avec mes vêtements se change en objet familier. Un instant avant, elle était encore quelque chose d’entièrement étranger qui me donnait des palpitations. Je ne me prêtais pas souvent à ce genre d’expériences, mais il n’y a rien d’étonnant à ce que je les aie faites. Il n’y avait rien en effet qui aurait pu me distraire ou m’occuper l’esprit, pas de livres, pas de conversations, pas de musique, rien. Depuis mon enfance, j’avais désappris à voir les choses avec mes propres yeux et j’avais oublié qu’un jour le monde avait été jeune, intact, très beau et terrible. Je ne pouvais plus revenir en arrière, car je n’étais plus une enfant et je n’étais plus capable de sentir comme une enfant, mais la solitude me permettait parfois de voir encore une fois, sans souvenir ni conscience, la splendeur de la vie. Peut-être que les animaux vivent jusqu’à leur mort dans un monde de terreur et de ravissement. Ils ne peuvent pas fuir et doivent jusqu’à la fin supporter la réalité. Leur mort elle-même est sans consolation et sans espérance, une mort véritable. Moi, j’étais comme tous les hommes, toujours pressée de fuir et toujours empêtrée dans mes rêveries. (p. 244-246)

*

Je travaillais tranquillement et régulièrement, sans trop me fatiguer. La première année, je n’en avais pas été capable tout simplement parce que je ne savais pas trouver le rythme convenable. Mais depuis, j’avais appris comment il fallait s’y prendre et m’étais adaptée à la forêt. En ville on peut vivre de longues années d’une façon trépidante, le système nerveux s’en trouve ruiné mais on peut tenir longtemps. Mais personne n’est capable de faire des ascensions en montagne, de planter des pommes de terre, de couper du bois ou de faucher pendant plusieurs mois d’une façon trépidante. La première année où je n’étais pas adaptée, j’avais dépassé mes forces au point que jamais je ne pourrai me remettre complètement de ces excès. J’avais bêtement été fière de mes records. À présent je prends le pas tranquille du paysan, même pour me rendre de la maison à l’étable. Le corps reste détendu et les yeux ont le temps de regarder. Une personne qui court n’a le temps de rien voir. Dans mon ancienne vie, mon trajet m’a fait passer pendant des années par une place où une vieille femme donnait à manger aux pigeons. J’ai toujours aimé les bêtes et ces pigeons maintenant changés en pierre avaient toute ma sympathie, et pourtant je serais incapable d’en décrire un seul. Je ne sais même pas quelle était la couleur de leurs yeux ou de leur bec. Vraiment je n’en sais rien et ce détail montre clairement la façon dont je me déplaçais en ville. C’est depuis que j’ai ralenti mes mouvement que la forêt pour moi est devenue vivante. Je ne veux pas dire que ce soit la seule façon de vivre, mais c’est certainement celle qui me convient le mieux. Et que n’a-t-il pas fallu qu’il se passe avant que je ne parvienne à la trouver. Auparavant j’allais toujours quelque part, j’étais toujours pressée et exaspérée car partout où j’arrivais je devais attendre mon tour. J’aurais tout aussi bien plus flâner en route. Il m’arrivait de prendre conscience de mon état et aussi de l’état du monde, mais je n’étais pas capable de me démarquer de cette vie stupide. L’ennui que j’éprouvais souvent était celui d’un paisible cultivateur de roses à un congrès de fabricants d’autos. J’ai l’impression d’avoir passé ma vie entière dans un tel congrès et je m’étonne de n’être pas tombée raide morte d’écœurement. Si j’avais pu continuer à vivre, c’est en trouvant refuge au sein de ma famille. Encore que, durant les dernières années, j’ai maintes fois soupçonné ceux qui m’étaient le plus proches d’être passés à l’ennemi. C’est alors que ma vie est devenue grise et s’est assombrie. (p. 257-258)

*

Je me rappelais très bien les contes de fées mais j’avais beaucoup oublié. Comme je n’avais jamais su grand-chose, il me restait bien peu de connaissances. Des noms me traversaient la tête que je ne savais plus quand avaient vécu ceux qui les avaient portés. Je n’avais appris qu’en vue des examens et plus tard la possession d’un dictionnaire suffisait à me donner un sentiment de sécurité. Maintenant que ce secours faisait défaut, ma mémoire n’était plus qu’un terrible pêle-mêle. Parfois quelques vers me revenaient mais je n’en savais pas l’auteur. J’étais prise alors du désir torturant de courir à la bibliothèque la plus proche pour aller chercher des livres. La pensée que ces livres devaient encore exister et que je pourrais un jour me les procurer me consolait un peu. À présent je sais qu’il sera trop tard. Même en temps normal, je ne pourrais jamais vivre assez longtemps pour combler mes lacunes. Je ne sais pas d’ailleurs si ma tête serait encore capable de se rappeler toutes ces choses. Si un jour je sors d’ici, je caresserai avec amour tous les livres que je trouverai, mais je ne les lirai pas. Je ne serai jamais une femme vraiment cultivée, autant en prendre mon parti. (p. 261-262)

*

Les humains sont les seuls à être condamnés à courir après un sens qui ne peut exister. Je ne sais pas si j’arriverai un jour à prendre mon parti de cette révélation. Il est difficile de se défaire de cette folie des grandeurs ancrée en nous depuis si longtemps. Je plains les animaux et les hommes parce qu’ils sont jetés dans la vie sans l’avoir voulu. Mais ce sont les hommes qui sont sans doute le plus à plaindre, parce qu’ils possèdent juste assez de raison pour lutter contre le cours naturel des choses. Cela les a rendus méchants, désespérés et bien peu dignes d’être aimés. Et pourtant il leur aurait été possible de vivre autrement. Il n’existe pas de sentiment plus raisonnable que l’amour, qui rend la vie plus supportable à celui qui aime et à celui qui est aimé. Mais il aurait fallu reconnaître que c’était notre seule possibilité, l’unique espoir d’une vie meilleure. Pour l’immense foule des morts, la seule possibilité de l’homme est perdue à jamais. Ma pensée revient sans cesse là-dessus. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous avons fait fausse route. Je sais seulement qu’il est trop tard. (p. 277-278)

*

J’avais tendance à projeter sur les animaux ce que ressentait mon propre corps sans protection. […] Et je ne pouvais pas voir une truite dans la mare sans frissonner et en avoir pitié. Elles me font toujours pitié car je ne peux pas imaginer qu’il puisse faire bon là en bas, près des pierres couvertes de mousse. Ma faculté d’imagination est très limitée, elle n’arrive pas à pénétrer jusqu’à la chair lisse et blanche des animaux à sang froid.

Et les insectes, comme ils me restent étrangers. Je les regarde et les observe avec étonnement, et je suis contente qu’ils soient si petits. Une fourmi de taille humaine est pour moi un cauchemar. Je ne fais exception que pour les bourdons, sans doute parce que leurs corps velus me font penser à de minuscules mammifères.

Il m’arrive de souhaiter que cette étrangeté se change en familiarité, mais j’en suis bien éloignée. Étranger et méchant restent encore pour moi une seule et même chose. Et je crois que les animaux eux-mêmes ne sentent pas autrement. Cet automne est apparue une corneille blanche. Elle vole toujours en arrière des autres et se pose seule sur un arbre que ses compagnes évitent. Je ne peux pas comprendre pourquoi les autres corneilles ne veulent pas d’elle. Elle me semble à moi un oiseau particulièrement beau, mais pour ses compagnes elle est horrible. Je la vois toute seule sur son pin, regardant fixement au-dessus du pré, un triste monstre qui ne devrait pas exister, une corneille blanche. Elle reste posée après que la grande nuée s’est envolée, alors je lui apporte un peu de nourriture. Elle est assez apprivoisée pour me laisser approcher. Quelquefois, elle saute à terre quand elle me voit arriver. Elle ne saura jamais pourquoi elle est rejetée, elle ne connaît pas d’autre vie. Elle restera éternellement bannie et à ce point solitaire qu’elle a moins peur d’un homme que de ses sœurs noires. Peut-être que les autres l’exècrent au point de ne pas la becqueter à mort. J’attends chaque jour la corneille blanche ; je l’appelle et elle me regarde attentivement de ses yeux rougeâtres. Je ne peux pas faire grand-chose pour elle. Les déchets que je lui donne ne font peut-être que prolonger une vie qui ne devrait pas l’être. Mais je veux que la corneille blanche vive et parfois je rêve qu’il en existe une deuxième dans la forêt et qu’elles se rencontreront. Je n’y crois pas, mais j’aimerais tellement. (p. 293-294)

— Marlen Haushofer, le Mur invisible (trad. Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon)