Il est possible, je crois, de situer exactement le début de l’âge mûr. C’est le moment où, en vous penchant sur votre vie, vous ne voyez plus s’ouvrir un vaste champ de possibles, vous ne voyez plus l’horizon s’agrandir, mais où vous avez au contraire l’impression de sortir du sommeil ou d’être jeté sur le rivage, avec la conscience soudaine de ce qui vous entoure. Vous vous dites alors : voici donc où j’en suis. Voici ce que je suis devenu. C’est quand vous comprenez, pour la première fois, que vos données – physiques, intellectuelles, sociales, financières – ne sont pas absolument muables, que ce qui a déjà eu lieu déterminera, pour une grande part, le reste de l’histoire. Ce que vous avez fait ne sera pas défait, et bon nombre de ces projets que vous avez remis à « plus tard » ne seront pas réalisés du tout. Pour tout dire, votre temps est une ressource limitée qui s’amenuise. Désormais, vous aurez beau faire, connaître la joie, l’intensité ou le tourbillon du plaisir, vous ne vous débarrasserez plus de cette sensation, quasi imperceptible, de glisser en pente douce vers les ténèbres. (p. 13-14)
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Notre bonheur lui-même me mettait mal à l’aise. C’était, je le savais, une réaction malsaine. Celle de l’avare inquiet pour sa cassette émotionnelle. Et pourtant, les rats intérieurs qui couraient dans ma chambre, dans la chambre de mon enfant, renvoyaient à quelque chose de réel. À cette époque, les médias étaient saturés d’images d’enfants meurtris, déplacés en raison de conflits armés. Souvent, voûté au-dessus de mon ordinateur portable, je me retrouvais les yeux pleins de larmes. J’étais tourmenté par ce que je voyais, mais hanté également par une interrogation plus égoïste : si le monde devait changer, serais-je capable de protéger ma famille ? Pourrais-je escalader le mur, ma petite fille sur les épaules ? Serais-je capable d’agripper la main de Rei si le canot pneumatique se retournait ? Notre vie ensemble était fragile. Quelque chose était voué à se briser un jour. L’un de nous aurait un accident, l’un de nous tomberait malade, ou bien le monde s’enfoncerait plus profondément encore dans la guerre et le chaos, il nous engloutirait, comme tant d’autres familles. (p. 14-15)
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Le poète n’a que mépris pour son environnement physique, ou s’il en a conscience, il s’en accommode. Il est absorbé par son travail d’écrivain. C’était ainsi que je voulais être, celui que je voulais être, du moins pendant un certain temps. (p. 19).
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Pour les universitaires, et sans doute à juste raison, je manquais un peu de sérieux. Je n’ai jamais été partisan des frontières entre disciplines. Je m’intéresse à ce qui m’intéresse, c’est comme ça. (p.20)
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La culture était un vrai sujet pour moi, mais j’étais essentiellement un cossard, et toute ma vie durant, les autres n’avaient jamais aimé ma production. Le seul mot d’ordre politique qui m’ait un jour ému était : Ne travaillez jamais, et ma tentative d’appliquer ce principe s’était heurtée aux obstacles prévisibles. Le problème, c’est que le dehors n’existe pas, que le marginalisé n’a nulle part où aller. Le refus a un sens quand il est mené en masse, mais la plupart des gens préfèrent se rapprocher de quiconque possède une parcelle de pouvoir, et rien n’est plus terrifiant que de rester en première ligne quand la foule reflue derrière vous. Pourquoi, après tout ce temps, le « lecteur ordinaire » me trouverait-il soudain convaincant ? Pourquoi voudrais-je même le (ou la) convaincre ? À quoi bon lancer un débat ? Si j’avais envie d’une bagarre, il me suffisait d’aller sur mon téléphone. Et donc, je baissais la tête et je rédigeais mes essais nébuleux.
J’étais pigiste depuis l’âge de vingt-trois ans. C’est un métier ridicule. Le travail est chronophage et mal payé. On vit sur les nerfs. Certes, on peut toujours s’installer sur son canapé, mais, en fin de compte, on crève de faim. (p. 21-22)
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Nous vivions dans un appartement exigu et depuis l’arrivée de Nina, pour nous permettre d’économiser, j’avais rendu le bureau de Williamsburg, la petite pièce éclairée par un vasistas qui était mon endroit à moi depuis avant notre mariage. Je m’efforçais d’écrire sur une table dans le salon et je ne jouissais d’un peu de solitude que tard le soir. Avec un enfant de trois ans, les matinées commençaient toujours atrocement tôt, et je passais mes journées entouré de jouets, essayant de me concentrer dans un brouillard de fatigue. Moins je dormais, plus l’état du monde m’angoissait. Un soir, en rentrant du travail, Rei m’avait trouvé en larmes devant des vidéos de guerre sur mon ordinateur portable tandis que Nina, livrée à elle-même, décorait la cuisine avec un sac de farine qu’elle avait pris dans le garde-manger.
Il y a des moments où vous avez conscience de vous conduire comme un porc et où vous continuez quand même. Quelque chose vous pousse, une sorte de veulerie autodestructrice. J’avais la conviction de déployer des efforts héroïques pour ne pas imposer mon sentiment de panique à ma famille, mais en réalité je parvenais à un résultat exactement inverse. Je ne permettais à personne de l’oublier. Nous étions tous à cran. (p. 27-28)
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J’étais, je m’en rendis compte, gêné par ce que j’essayais de dire. Plus jeune, j’avais travaillé dans bon nombre de lieux publics : des bibliothèques universitaires, des cafés, et même des bars. La question du bruit n’était pas à l’origine de l’horreur insidieuse que m’inspirait l’idée d’un open space. Le bureau qu’on m’avait assigné se trouvait au milieu de la pièce. Quand je serais occupé à écrire, les gens bougeraient derrière moi, sans que je les voie. Les autres « postes de travail » (l’expression glaçante du portier me collait déjà à l’esprit comme un chewing-gum à une semelle) étant situés non loin, leur positionnement me permettrait de voir les écrans de leurs occupants. Mon propre écran serait visible par les autres, peut-être pas assez proche pour qu’on puisse lire un texte, mais certainement assez pour juger s’il affichait un document ou une vidéo postée sur le site d’un réseau social. Je serais visible sous tous les angles. Mon corps, ma posture. Je déteste viscéralement qu’on me regarde pendant que j’écris, pas seulement au cas où le contenu aurait un caractère privé, mais parce que tout ce qu’on fait alors et qui n’est pas exactement du ressort de l’écriture – s’étirer, regarder en l’air, surfer sur Internet – a quelque chose de honteux quand d’autres le voient. Le sentiment d’être observé entraîne un malaise intolérable. (p. 31-32)
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Les gens, pour la plupart, ont des vies de travail où cette surveillance aliénante est la norme. Pour qui y a déjà travaillé, la fonction policière des bureaux en open space n’a rien de nouveau. Dans un centre d’appels ou dans un entrepôt d’expédition, le temps passé aux toilettes est contrôlé, les cadences sont rigoureusement quantifiées et les employés à la traine frappés de pénalités. Mais de toute évidence, rien de cela ne s’appliquait à moi. J’étais un écrivain, on m’avait attribué une bourse prestigieuse. On pouvait raisonnablement m’accorder un niveau de motivation peu commun. Je n’avais certainement pas besoin de la surveillance de l’Autre pour garantir ma productivité. Le poste de travail me paraissait une forme d’insulte, une atteinte à mon statut. C’était tout à fait inacceptable. (p. 32-33)
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Après le petit déjeuner, je regagnai ma chambre que je trouvai parfaitement nettoyée et rangée. Mes trois paires de souliers se tenaient alignées devant le placard. Les vêtements sales avaient été pliés et posés en tas sur le fauteuil. Je ressentis la honte et l’excitation mêlées que le service de ménage provoque toujours quand on séjourne à l’hôtel, le sentiment que son intimité a été violée, mais avec une telle obséquiosité qu’il constitue une invitation à chasser de son esprit l’existence humaine particulière du violeur, celui qui a essuyé, plié et aligné. (p. 40)
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À quoi s’occupait le Dr Weber, maintenant qu’il avait cessé de faire ce qu’il faisait auparavant ? Peut-être passait-il simplement ses journées à son bureau, à déambuler à l’intérieur de paysages imaginaires. (p. 43)
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Au petit déjeuner, je vis des traces attestant que d’autres avaient mangé avant mon arrivée. Les tasses vides et les bols de céréales réveillèrent tous mes penchants les plus misanthropes. (p. 53)
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En regardant ces quatre couverts, je sentis un vent de panique. Je m’étais totalement mépris sur la nature du Centre Deuter. Il n’y aurait pas de solitude contemplative. Si je voulais manger, ce serait, à la fin de chaque jour, en compagnie de convives réguliers et imposés. J’étais, j’en convenais, « en résidence » et il n’y avait pas moyen d’esquiver le sens incontestablement social de ce mot. On m’avait même envoyé un genre de liste, que, bien sûr je n’avais pas pris la peine de lire. Tout à coup, la notion d’interaction humaine me fit horreur. (p. 55)
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En réalité, ce « Moi lyrique », cet objet que j’étudiais avec tant de sérieux, n’existait pas. Dès que j’essayais de me concentrer sur lui, sur moi, de faire l’expérience de l’exquise intériorité dans laquelle les grands poètes avaient forgé leur art, il manquait la plénitude promise. Tout ce qui m’apparaissait, c’était la confusion. Il y avait des impressions, des expériences, et il semblait y avoir un sujet attaché à celles-ci, quelqu’un ou quelque chose qui les éprouvait. Mais il n’y avait pas d’unité, aucune preuve que ce « moi » dont j’étais l’esclave dévoué, qui était, maintenant que j’y pensais, plus ou moins mon employeur, celui dont dépendait mon gagne-pain, fût présent de manière signifiante.
À quoi pouvais-je me raccrocher ? Il y avait des constantes. Je souffrais de douleurs cervicales chroniques. Je connaissais les dates de naissance de Rei et de Nina. Était-ce un socle assez solide pour former une personnalité ? Je pouvais, en pensée, donner vie au visage de ma femme. À celui de Nina aussi. Ces visages avaient le pouvoir de m’empêcher de dériver, mais pas celui de me convaincre que j’étais un « sujet » doté de la force et du pouvoir d’agir. Comment un blob amorphe pourrait-il créer quoi que ce fût ? Comment pourrait-il aimer ? J’étais une vapeur, un méli-mélo incohérent d’événements à l’intérieur d’un sac de peau. (p. 69-70)
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La solution que je trouvai fut d’adopter une routine. Je pointais à l’Espace de Travail grâce à ma clef électronique et m’efforçais d’être un simulacre de résident. Au supplice, je m’asseyais à mon bureau, en me posant sans cesse la question : ai-je l’air de travailler ? Je remontais et redescendais mon fauteuil, allumais et éteignais la lumière d’un mouvement de main, je m’armais de courage pour écrire. Je me répétais que mon travail ne devait pas nécessairement être bon. Il suffisait que je produise du texte. Que je tape sur le clavier. Quand rien ne me venait à l’esprit, j’adoptais une attitude contemplative, frappant une touche par-ci par-là. Si je me tenais le dos voûté, je m’efforçais de donner à ma posture une énergie retenue, l’élan encore ramassé de quelqu’un qui va commencer incessamment à écrire, à écrire à tout moment, mais qui retarde l’instant. Quand je me tenais droit, je projetais l’image d’une introspection immobile, un aspect éminemment légitime du processus créatif. Laisser mes mains en suspens au-dessus du clavier me paraissait surfait. Sans mes mains au-dessus du clavier, je n’étais qu’un homme assis dans un fauteuil, je me penchais alors un peu en avant, de la manière dont on développe un projet intellectuel, non en hésitant ou en remettant à plus tard, en gagnant du temps ou en piétinant, mais en étant serein, confiant et par-dessus tout occupé. De temps à autre, je revenais m’adosser au fauteuil et je regardais « nonchalamment » par-dessus mon épaule, pour essayer de savoir si quelqu’un voyait mon écran. (p. 81)
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Plus je lisais, plus je comprenais que je n’avais pas affaire à quelque aristocrate de la réaction émotionnelle, à un poète véritable en exquise communication avec ses sentiments. Cette rudesse nerveuse, cet excès de passion, sous-entendait qu’il en faisait trop. Je ne veux pas dire que Kleist était un imposteur. Je ne trouvais aucun cynisme dans son écriture, rien que de la panique, de l’autostimulation, le désespoir d’un homme qui se sert de sa propre personne comme d’une aiguille qu’il s’enfonce dans l’espoir d’obtenir une réaction.
Un jour l’inscription gravée sur la pierre, dans laquelle je percevais maintenant quelque chose de déplaisant, me frappa comme le manifeste d’un jeune homme en colère qui s’apprête à massacrer des gens au Walmart. Maintenant, ô immortalité, tu es toute à moi ! (p. 85-86)
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Avant de devenir père, je me sentais en sécurité. Maintenant, avec un enfant, tout avait changé, et il me semblait que la sécurité passée n’était en rien un prédicteur de la sécurité future. Je vieillissais, je m’affaiblissais. Un jour, je finirais par me retrouver à la traîne, séparé de la horde. (p. 97)
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Pourquoi n’avais-je pas choisi de faire ce que font les hommes ? Régir le monde. Imposer ma volonté. Au lieu de quoi je produisais ça, ce nid de rats en papier. (p. 103)
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Il me fallait me rabattre sur mes propres ressources, sur moi-même, ou ce qui en tenait lieu là où le sujet était censé exister. (p. 117)
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L’insignifiance de ma vie secrète était désolante, et tout bien réfléchi, je compris que cette peur d’être découvert ne provenait pas de la honte, ou même de l’importance que j’attachais à mes petits secrets, mais de leur inconsistance. Ce que je voulais dissimuler, c’était ma médiocrité, ma condition d’homme sans qualités, ni très bon ni très mauvais, ni inventif ni audacieux ni original. Les chemins qu’empruntait mon esprit étaient ceux qu’avaient, pendant des siècles, tracés les roues de mes ancêtres. (p. 125)
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Des amis, j’en avais, des gens que je connaissais depuis des années, mais il se passe quelque chose avec les hommes au milieu de leur vie, avec les amitiés masculines. Vous vous concentrez sur votre travail, votre famille, et vous finissez par perdre le fil. Sans vous en apercevoir, vous n’entendez plus parler de gens que vous considériez comme très proches pendant six mois, puis un an ; vous êtes passé à côté des anniversaires et des nouvelles naissances et des déménagements et des changements professionnels, et inévitablement vous vous demandez si cette distance provoque chez votre ami aigreur ou colère, vous trouvez artificiel de téléphoner pour l’inviter à boire un verre d’autant plus si vous avez secrètement l’intention de lui demander de l’aide, de le piéger en évoquant la terreur rampante qui creuse un vide dans votre vie. À la naissance de Nina, j’avais envoyé des photos, fait un post sur les réseaux sociaux, et je m’étais réjoui des centaines de messages de félicitations. Mais les jeunes enfants sont épuisants, et lors des rares occasions où, une fois qu’ils sont couchés, vous n’êtes pas en train d’essayer de rattraper le travail en retard, vous avez envie de déboucher une bouteille de vin et de vous vautrer dans le canapé avec votre conjoint plutôt que d’aller dans un bar bruyant échanger des histoires de boulot et d’argent avec celui qui se défonçait avec vous à vingt ans. Vous vous dites que vous pouvez vous passer d’eux, ces hommes qui étaient vos amis, et c’est le cas – jusqu’au jour où vous ressentez le besoin de parler à quelqu’un, à quelqu’un qui vous connaît, qui connaît l’homme que vous étiez avant de devenir celui que vous êtes. (p. 134-135)
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Tous les détails de sa vie intime se trouvaient dans un dossier aux paragraphes numérotés, les moindres mouvements de son âme. (p. 183)
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Maintenant, ce à quoi je pense quand je pense à mon « moi », c’est au gâchis atroce de mes années. (p. 189)
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Quand vous vous retrouvez face à quelqu’un que vous avez googlé, vous vous sentez aussitôt hypocrite et sournois. (p. 202)
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Je pris une chambre minuscule sous les toits, accessible par un ascenseur grinçant dont la taille et la forme évoquaient un cercueil debout. (p. 258)
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Quand l’animateur se tourna vers lui, il parla de son programme d’« optimisation de soi ». Il s’entraînait et prenait beaucoup de compléments alimentaires, mais s’agissant des corps, il se déclarait indifférent aux supports. Quel que soit le substrat, à base de carbone ou non, l’avenir appartenait selon lui à ceux qui se distinguaient du troupeau en termes d’intelligence. Dans cinquante ans, bon nombre d’humains seraient des surplus, de simples biomasses non productives vivant sur un revenu universel de base. Tout ce qui compte serait produit par une petite élite cognitive et par l’Intelligence Artificielle, œuvrant en commun à l’optimisation de soi. Si vous n’en faites pas partie, même vendre vos organes ne vous rapportera pas grand-chose, parce qu’à ce stade il sera possible d’en obtenir des neufs, fabriqués de toutes pièces. (p. 265)
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Un danger nous menace, écrivais-je, incommensurable, dans le sens qu’il est impossible à quantifier. Une externalité qui tôt ou tard effacera le soleil. Je parlais de la fonte des glaciers, de villes englouties, de millions d’hommes déplacés, d’un futur où toute loyauté à l’égard des valeurs humaines universelles serait balayée par une forme cruelle de tribalisme. Je parlais d’un système qui aurait finalement toute latitude de se passer de politiques publiques et de les remplacer par l’art de la négociation : une boîte noire, impossible à contrôler et seulement accessible aux parties concernées. Il n’y aurait ni garde-fous ni contre-pouvoirs, aucun droit de recours contre les décisions prises par les négociateurs, aucun « droit » d’aucune sorte, rien que l’exercice du pouvoir à l’état brut.
Je parlais du fait que nos sens commenceraient à nous trahir. À mesure que le vieux monde des mots céderait au monde du code et que la terre de l’anthropocène n’aurait plus pour données mesurables que la poussière et la chaleur, chaque avancée technique rendrait faillibles nos intuitions humaines. La vision artificielle n’est pas la vision humaine. Les intérêts et les priorités des agents non-humains ne s’aligneront pas avec les nôtres. Le système métrique a entraîné une perte d’aura insidieuse, la fin d’une illusion, celle de l’exceptionnalité, vestige de la croyance religieuse selon laquelle nous nous situons en partie hors ou au-dessus du monde, que nous sommes dotés d’une essence particulière et que nous méritons, par conséquent, reconnaissance et protection. Nous continuerons à vouloir plaider en faveur de nous-mêmes, de notre caractère singulier, mais nous découvrirons que se ligue contre nous un pouvoir inexorable et inhumain, maniaque et dévastateur, un pouvoir visant à l’annihilation totale de son objet, cet objet étant la terre et tout ce qui la peuple, tout ce qui existe.
Je parlais de l’absurdité, du naufrage absolu de mes projets, de la dépossession de tout ce que j’étais ou serais peut-être jamais. Je décrivais la réduction de mes mystères les plus précieux à de simples opérations algorithmiques, à des instructions regroupées dans une puce, un désenchantement si total qu’après, une fois le basculement réalisé, il serait impossible même de se représenter l’état des choses précédent, d’imaginer comment on vivait dans l’ancien monde. Mes luxueux fleurons mentaux, ma sensibilité, mon intelligence, mon goût, tout tomberait en poussière. Et il en serait de même pour chacun d’entre nous. La destruction de la culture n’était que le commencement. Le sens des choses serait lui-même dénoncé comme l’artefact d’une période en train de disparaître dans la nuit des temps. Après, ne resterait que la fonction.
Nous ne sommes, écrivais-je, que des singes doués d’intelligence, une espèce accessoire aux fins supérieures de l’univers, et que nous le sachions ou non, nous courons contre la montre. L’homéostasie est un piège. Tout ce qui ne croît pas de façon exponentielle ne croît pas assez vite. Quelque chose d’implacable est en train de venir du futur et notre seul espoir, notre canot de sauvetage, est une explosion de l’intelligence, une fuite hors de la terre avant qu’elle ne se ferme. Mais ne nous attendons pas à ce que les singes s’enfuient, car le canot de sauvetage sera plus probablement l’intelligence fuyant les corps des singes, s’échappant avant qu’ils soient torturés à mort par les robots, leurs nouveaux maîtres capricieux. Après cela, pour les masses restées en arrière, ce sera travaux forcés et hachoir à viande et, pour le petit nombre des heureux accélérés un grand bond en avant dans l’au-delà. Quand la musique s’arrêtera, quand l’humanité se divisera, laissant d’un côté ceux dotés d’un bon capital d’individualité, riches de subjectivité, et de l’autre, ceux à qui on ne doit rien, qu’on peut utiliser et jeter sans scrupule, quels souvenirs garderons-nous des créatures que nous avons été ? Les moi augmentés capables de voir dans l’infrarouge et qui ne mourront jamais ; les exploités, vaguement conscients d’un monde au-delà des paquets qui viennent vers eux sur le tapis roulant. Comment nous, leurs ancêtres, leur apparaîtrons-nous ? Comme des figures dans un dessin d’architecte, stylisées, schématiques, un peu floues. Des silhouettes seulement là pour donner l’échelle des bâtiments anciens. (p. 289-292)
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Le secret, c’était ce paysage, beau et parfaitement inhumain. Le secret, c’était que toutes nos fins et nos intentions étaient dépourvues de sens, que la vérité de l’existence résidait dans une sorte de violence impersonnelle et sans limites, sans pitié et sans visée d’aucune sorte. La violence n’était ni tragique, ni héroïque, ni atroce, ni excitante, ni juste, ni injuste. Simplement, elle était. (p. 296)
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Dans un film, deux espions doivent passer un poste de contrôle. Ils approchent et l’un chuchote à l’autre : « aie l’air normal ! » Évidemment, ils sont arrêtés. C’est un ordre absurde parce qu’il se rend lui-même inopérant. Avoir l’air normal, c’est n’avoir pas conscience de soi, mais quand cela devient un ordre, vous vous demandez aussitôt ce qui est normal. Vous cherchez un modèle, un exemple. Cette conscience de soi vous consume. Vous vous ressaisirez peut-être rapidement, mais pendant un moment, vous vous retrouvez déboussolé. (p. 301)
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L’injonction à se détendre est une autre de ces exigences impossibles. (p. 305)
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C’est un paon, le genre de type qui porte des mocassins en daim bleu et une chemise avec trop de boutons ouverts. (p. 307)
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Mes souvenirs de la suite sont émaillés de trous. Je crois qu’on fit venir le psychiatre débraillé pour m’administrer un sédatif. Ce dont je suis certain, c’est que je passai les deux semaines suivantes dans une unité pour malades difficiles d’un hôpital psychiatrique de Glasgow, au sein d’un bâtiment victorien en pierre noir rougeâtre qui renforçait mon impression de participer à un film ou à une pièce de théâtre, les couloirs sonores et l’odeur omniprésente de chou bouilli collant trop exactement à l’image que l’on projette de l’« asile », de l’institution psychiatrique de la vieille école qui, dans une large mesure, n’existe plus. (p. 311)
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Et c’est alors (un des rares souvenirs que j’ai gardés de ces jours-là) que j’eus l’intuition ou une révélation terrible – que ma poitrine, au lieu d’un cœur, abritait un corps étranger, quelque chose de non organique qui émettait une pulsation régulière, rythmait et régentait mes émotions, preuve que je ne pourrais jamais me connecter à cette femme, la femme que j’aimais, ou que j’aimais au temps où j’étais humain, avant qu’on m’enlève le cœur pour planter cette chose dans ma poitrine. Je me levai et cherchai à m’en débarrasser, à l’arracher, et j’avais sans doute eu des gestes violents ou inquiétants parce que d’autres personnes entrèrent dans la pièce. Rei s’en alla et je ne la revis plus pendant plusieurs jours.
Découvrir que je possédais un cœur électronique me terrifiait. J’avais été la victime d’un crime monstrueux ; à mon insu, on m’avait volé l’un de mes organes vitaux. Dès qu’un éclair de lucidité me permettait de penser, j’essayais d’établir quand la substitution avait eu lieu. Pourquoi étais-je incapable de me rappeler un événement aussi traumatique ? Heureusement, c’était une impression intermittente, et elle commença à se dissiper au bout de quelques jours, pour finalement laisser place à la sensation continue que l’organe m’appartenait. Il y avait d’autres atteintes, plus insidieuses, à mon intégrité physique. En tant que patient d’un service psychiatrique, je me savais objectivement l’objet d’une surveillance, mais j’en ressentais exagérément l’intensité. J’étais convaincu que mes geôliers m’avaient implanté sous la peau des capteurs si minuscules que j’avais beau m’examiner avec précision, passer les doigts sur la moindre égratignure et la moindre marque, je ne pouvais pas les détecter. Ces dispositifs microscopiques se servaient des ondes radio pour transmettre un ensemble de données complètes, depuis le débit d’oxygène de mes poumons jusqu’aux composés chimiques de mon sang. Ceux qui m’observaient, les analysaient et les utilisaient pour prédire et contrôler mon comportement. Je pensais à Monika, aux vastes ressources employées contre elle par l’Allemagne de l’Est. Je pensais au saut technologique réalisé depuis l’effondrement de la RDA. J’étais pris dans les rets d’un système d’oppression si complet que ce qu’il m’était impossible de maîtriser – la conductivité de ma peau, le taux de sécrétion d’hormones dans mon cerveau – me trahissait implacablement. Engourdi par la mélancolie, je passais de longues heures à contempler mes mains, le dessin des pores, les fins poils noirs sur mes phalanges, les veines gonflées dont le réseau formait d’indéchiffrables runes.
On m’avait prescrit des antipsychotiques et un régulateur de l’humeur chargés de soigner ma dépression sans provoquer d’épisodes maniaques. Le traitement fonctionnait, dans une certaine mesure. Mes soupçons se dissipaient. La relation avec mon corps devenait gérable et sans pouvoir déclarer « il m’appartient » ni m’identifier à lui de façon simple, je trouvais au moins supportable de vivre à l’intérieur. La pression exercée sur moi par les influences extérieures se trouvait freinée ou réduite, ce qui me redonnait un niveau de dignité, le sentiment que, sans pour autant être autonome, je pouvais recommencer à exister dans le monde.
Pour l’essentiel, ce combat était un combat intérieur et j’avais tout intérêt à ne pas en parler avec les différents médecins et thérapeutes de la clinique. Quand on me demandait comment je me sentais, je pesais mes mots, sans exagérer mon angoisse ni chercher à les persuader que j’allais bien. Ne pas reconnaître sa maladie est le péché capital du patient en psychiatrie, le moyen le plus rapide d’intensifier le régime de contrôle. Je répondais par exemple : « mieux, aujourd’hui, je crois », dans l’espoir de leur accorder une petite victoire, de ne jamais remettre en question leur autorité, leur légitimité à émettre des jugements sur ce qu’il était raisonnable ou permis de sentir ou de croire. Et donc j’allais mieux. Le traitement, l’environnement apaisant, l’absence relative de tension – tout concourait à me redonner une impression de maîtrise. Ma véritable vision du monde, c’était une autre affaire. Je ne parlais pas du futur inhumain qu’Anton préparait, ni de l’impression que j’avais eue, avant même de le rencontrer, que nous nous précipitions tous vers le désastre. Je comprenais que j’avais réagi de façon inadaptée, que confronté à la terreur j’avais échoué, j’avais été défaillant. Mais rien dans mon traitement ne concernait ces questions. Mes médecins étaient essentiellement au service du statu quo. Leur travail reposait sur l’hypothèse que le monde est acceptable et que quiconque en juge autrement doit être amené à l’accepter, par la persuasion ou la chimie. Et si le monde n’est pas acceptable ? Et si la réaction raisonnable consiste à pousser un cri d’épouvante sans fin ? (p. 314-317)
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Il était scénariste, le genre qui gagnait bien sa vie sans qu’aucun de ses travaux ne soit produit. (p. 318)
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Tout est bol, maintenant, mon vieux, dit-il. Tu as remarqué ? (p. 319)
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Rongé de remords, je promis de rester dans ma chambre. (p. 327)
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De temps à autre, Rei et moi essayions de nous parler, mais avec des résultats mitigés. J’ai toujours eu du mal à parler de mes émotions à la demande. Je sais très bien m’exprimer, mais seulement à propos de ce qui ne me touche pas. Dès que quelqu’un demande ce que je ressens, je deviens confus. Je n’ai pas cet accès immédiat à mes sentiments qui me semble, à mon perpétuel étonnement, être l’attribut de la plupart des êtres humains. Quelle question pourrait receler plus de profondeur que : comment vas-tu ? Il y a une forme de paresse à répondre par une phrase toute faite, alors je rentre en moi-même, et c’est immanquablement une très mauvaise idée. Chercher des sentiments, c’est comme être la vigie sur un bateau, agiter une lanterne dans un brouillard épais. Les objets qui semblent à portée de main reculent dans la poix, ou se révèlent des chimères. Quelque part, devant, il y a des icebergs. Quoi qu’il en soit, il me faut beaucoup de temps avant de formuler une réponse et aux yeux de celui qui m’interroge, je dois avoir l’air d’être frappé de mutisme. La pire version de cette situation, c’est quand Rei me demande d’analyser ce que je ressens pour elle. Je réponds : je t’aime, c’est la vérité et ça devrait suffire. Mais elle est avocate, et elle relance invariablement avec une version de la question pourquoi m’aimes-tu ? et j’ai l’impression qu’elle prend une déposition ; le ton de sa voix laisse entendre que nous menons une enquête ardue et décisive, et que dire la vérité devient soudain d’une importance considérable. Certes, c’est parfaitement raisonnable – tout autre chose, la moindre désinvolture ou le moindre cliché représenterait une trahison, j’ai fait un serment, après tout, devant Dieu ou du moins devant un personnage officiel représentant la ville de New York – mais mon impossibilité à accéder à la réponse, à l’avoir tout de suite sous la main, éveille le soupçon que je ne sais pas pourquoi je l’aime ou, pire, que je donne à la réponse (quand elle est longue à venir) une nuance d’insincérité. Rien de ce que je dis n’est assez bon. Une coloration dans ma voix est aussitôt analysée comme une forme d’arrogance, de préméditation ou d’esquive, voire un sarcasme délibéré. Dans le meilleur des cas, Rei me reproche d’être un piètre donneur de compliments, alors que je suis un homme amoureux, un homme entier qui a misé toutes ses émotions sur un seul numéro. C’était déjà un problème avant mon effondrement, et depuis mon retour, la donne avait considérablement changé. (p. 330-331)
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La dure réalité, c’est que je n’avais pas été capable de me débrouiller avec la vie de tous les jours, et je m’étais enfui. (p. 333)
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Je crois qu’il existe en chacun un lieu, un laboratoire mental où nous testons les pensées trop bizarres ou fragiles pour les exposer au grand jour. Je crois que nous avons besoin de le protéger, afin de sentir que nous sommes humains. Il se rétrécit, son étendue s’amenuise à cause des technologies de prédiction et de contrôle, de la sinistre injonction des réseaux sociaux à partager. L’idée paranoïaque qui m’avait submergé à la clinique – la conviction que des puces sous ma peau envoyaient des données à mes ennemis – si elle était littéralement fausse, était une forme débridée de ce constat. (p. 334)
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Je pouvais la toucher, passer mes doigts sur sa peau, mais c’était comme de toucher la surface de quelque mystérieuse roche immémoriale. À l’intérieur, Rei s’étirait à l’infini, galaxie d’étoiles inconnues. (p. 337)
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D’habitude, je ne conseille pas aux gens de penser moins, dit-elle, mais dans votre cas, cela pourrait s’avérer utile. Essayez de vivre au jour le jour. Acceptez l’idée d’avoir des horizons conventionnels, que des choses conventionnelles puissent vous rendre heureux. Cessez de demander à la vie d’être un poème.
Je quittai la thérapeute de très mauvaise humeur. De quel droit prenait-elle un ton aussi condescendant ? (p. 343)
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Quand j’ouvris la porte et sortis dans la rue, la scène me frappa de plein fouet. Visuellement, elle n’avait rien d’inhabituel. L’après-midi était clair, chaud pour un mois de novembre. Le camion de livraison était garé le long du trottoir. Une vieille femme s’était arrêtée pour laisser un petit chien, une sorte de terrier, flairer les grilles entourant le pied d’un arbre. Deux hommes très élégants se promenaient main dans la main. Une Latino-Américaine d’âge mûr marchait derrière une poussette avec un enfant blanc, une sucette enfoncée dans son visage lunaire. Deux files de véhicules roulaient vers l’est et vers l’ouest. L’ordre des voitures (noir, noir, blanc, taxi) semblait révéler un sens, évocateur de quelque chose, d’une organisation ou d’une progression que je ne parvenais pas à m’expliquer. Et puis, d’un seul coup, j’eus la révélation du caractère artificiel de ce que je voyais. Cette scène de rue n’était pas réelle. Le trottoir, les passants, les voitures, les nuages dans le ciel, tous constituaient des éléments d’un gigantesque simulacre. La lumière du soleil n’était pas la lumière du soleil, mais un code, le rendu visuel de calculs d’une complexité abyssale. L’arbre, la grille, le chien en train de flairer la grille, tout avait été modélisé, mis en perspective, texturé et éclairé de façon à donner l’apparence maximum du naturel. Rien de cela n’existait avant que je l’observe ; c’était un monde qui commençait par le positionnement de ma tête, les rayons lumineux tracés à partir de mes rétines, pour déterminer ce qui devait être entièrement reconstitué par l’ordinateur et ce qui pouvait rester à l’état d’approximation. Peut-être les gens autour de moi croyaient-ils en leur propre réalité essentielle, se vivaient-ils comme existant dans un « ici » et « là ». Peut-être n’étaient-ils que des ombres, des projections du système, des PNJ qui évoluaient à l’intérieur de petits circuits, promenant le chien, poussant la poussette, se tenant les mains, éternellement, et dont ma présence déclenchait les mouvements automatiques.
L’impression persista quand je traversai la rue, que je commençai à descendre la 10e Avenue, et que je passai devant un restaurant avec des tables sur le trottoir, occupées par des clients faisant ce que font les gens attablés dans un restaurant : rire, parler, manger, siroter des boissons, comportements qui se répétaient en boucles et dont je constatais à présent à quel point c’était un jeu d’enfant de les produire. Il existait peut-être une bibliothèque de comportements, mis en œuvre de façon quasi aléatoire, nécessaires à des tâches juste assez complexes pour me donner une illusion d’animation et de jovialité. […] Je poursuivis mon chemin, en m’efforçant de maîtriser un début de terreur. Si tout ce qui m’entourait était un simulacre alors, en toute logique, j’en étais un moi-même. J’avais beau être convaincu de posséder une présence physique, un poids et un volume, croire que le trottoir sous mes pieds était dur et opposait une résistance à mes semelles, moi, simple promeneur lambda de Chelsea, je n’étais ni plus matériel ni plus « réel » que les livres dans la vitrine. Mon corps physique existait-il ailleurs, endormi dans un module ou une station médicale ? Ou bien m’avait-on séparé de lui pour importer ma personnalité dans cette autre forme de réalité, cette parfaite réplique du Manhattan du XXIe siècle, à qui il ne manquait rien, pas même les autocollants sur les poteaux et les odeurs fétides remontant des caniveaux ?
Je poursuivis mon chemin, m’obligeant à continuer comme si j’étais une personne dans le monde réel, propriétaire d’un vrai corps, chargée de vraies tâches à accomplir. J’entrai dans un grand magasin alimentaire et j’achetai des simulacres d’olives chez le traiteur italien, pris le morceau de parmesan que m’offrit un simulacre de vendeur de fromages, goûtai le salé et l’umami, émerveillé par la technologie capable de simuler les ions progressant dans des canaux simulés et de simuler les cellules des papilles, de déclencher par des axones simulés l’envoi d’informations à toute espèce de réseau ou connectome qui représentait mon cerveau. J’achetai mes amuse-gueules et me dirigeai vers le métro. Debout sur le quai, je considérai l’horreur existentielle de ma situation. Puisque celle-ci n’avait pas plus de réalité qu’un jeu vidéo, que se passerait-il si j’en sortais en me jetant sous une rame ou en touchant le troisième rail ? Serais-je réinitialisé et replacé dans un moment antérieur, au début d’une section ou d’un niveau de vie ? Me réveillerais-je dans mon lit, comme je m’étais réveillé ce matin ? Ou recommencerais-je dès l’enfance, voire à l’instant de ma naissance ? Il était possible que je disparaisse de l’existence, qu’on m’efface de la base de données pour laisser la place à la recombinaison d’une autre personne. Cela aurait-il une portée considérable ? Ma mort serait-elle ma mort? Si j’étais un simulacre, qu’y aurait-il pour affirmer que je n’étais pas l’une de nombreuses copies, qu’il n’existait pas trois, quatre ou une douzaine de versions de moi courant en parallèle dans des mondes différents ? Et s’il n’y avait plus d’original, si ce corps matériel avait été détruit ou perdu, ou peut-être n’avait jamais existé à l’origine, qui pouvait dire que j’étais la version première, le protagoniste plus authentique, le meilleur ou le plus avancé ? Peut-être me gardait-on en réserve, comme substitut trainant dans un lieu de stockage pendant que les autres copies allaient de l’avant, accomplissaient leurs destins. Peut-être mon créateur – un manipulateur extraterrestre ou un adolescent post-humain sadique – commençait-il à se lasser de moi. D’une minute à l’autre, on pouvait m’éteindre, me désactiver. Surtout, quel enjeu possible représentait une vie comme celle-là ? Si on générait la station de la 14e Rue en temps réel, pendant que je marchais sur le quai, comment mes pensées ou mes actes pouvaient-ils entraîner une conséquence quelconque ? (p. 344-348)
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Ma folie, la folie pour laquelle on me soigne, me thérapise et m’enferme sans mon consentement, est sur le point de devenir la folie de tous. (p. 359)
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Ce n’est pas grand-chose, mais je peux affirmer que la part de moi la plus précieuse n’est pas mon individualité, ma somptueuse personne, mais le réseau de réciprocité dans lequel baigne mon existence. (p. 363)
— Hari Kunzru, Red Pill (trad. Élisabeth Peellaert)