La position allongée n’était pour Ilia Ilitch ni nécessaire, comme pour un malade ou pour un homme qui veut dormir, ni accidentelle, comme pour une personne fatiguée, ni voluptueuse comme chez le fainéant ; c’était son état normal. Quand il était à la maison — et il y était presque toujours — il demeurait couché, et toujours dans cette chambre où nous l’avons trouvé, qui lui servait de chambre à coucher, de cabinet et de salon.
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Mais l’œil exercé d’un homme de goût n’y aurait décelé que le désir de respecter l’inévitable décorum des convenances, afin d’en être délivré.
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Pourtant il fera son petit bonhomme de chemin, il brassera des affaires, il décrochera des grades… Chez nous on appelle cela une carrière ! Mais que fait l’homme dans tout cela ? Son intelligence, sa volonté, ses sentiments, à quoi servent-ils ? C’est du luxe ! Il vivra sa vie, et tant de choses ne bougeront jamais en lui ! Alors qu’il travaille, le malheureux, de midi à cinq au bureau, de huit à midi à la maison.
Il éprouva un sentiment de paisible joie à l’idée que lui, de neuf à trois, de huit à neuf, il pouvait rester sur son divan ; il était fier de ne pas avoir de rapport à rendre, ni de papiers à rédiger ; fier de pouvoir donner libre cours à ses sentiments, à son imagination.
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S’il est peu probable que quelqu’un, à part sa mère, ait remarqué sa venue au monde, si rares sont ceux qui le remarquent pendant sa vie, on peut être certain que personne ne remarquera sa disparition. Il n’y aura personne pour le réclamer, personne pour le regretter, personne pour se réjouir de sa mort. Il n’a ni amis, ni ennemis, il a un grand nombre de connaissances. Peut-être, à la vue du cortège funèbre, un passant rendra-t-il à cet être indéterminé l’honneur qu’il recevra pour la première fois : un profond salut ; peut-être un autre, curieux, courra-t-il au-devant du cortège pour demander le nom d’un défunt et pour l’oublier aussitôt.
Tout entier, cet Alexéev, Andréev ou comme vous voudrez, n’est qu’un simulacre incomplet et impersonnel de la pâte humaine, que son sourd écho, que son vague reflet.
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Ainsi, Tarantiev était resté théoricien à vie. À son bureau pétersbourgeois il n’avait que faire de son latin, ni de la théorie subtile permettant de trancher à son gré affaires justes et injustes. Cependant, il portant en lui une force latente, dont il était conscient, emprisonnée en lui à tout jamais par les circonstances hostiles, sans aucun espoir de se manifester ; tels les mauvais esprits des contes, cloîtrés derrière des murs enchantés et étroits, et privés de leur puissance maléfique. C’était peut-être cette conscience d’une force inutile en lui qui le rendait grossier, malveillant, toujours fâché et prompt à l’injure.
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Dans cette chambre où régnaient le sommeil et le calme, Tarantiev apportait la vie, le mouvement, quelquefois même des nouvelles de l’extérieur.
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Mais Ilia Ilitch n’écoutait pas : les jambes repliées, il s’allongea presque dans son fauteuil et, tout attristé, se plongea dans la somnolence, à moins que ce ne fût de la réflexion.
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Mais il n’en finissait pas de se préparer à la vie. L’image de son avenir se dessinait toujours dans son esprit, mais chaque année qui filait devait changer et enlever quelque chose à cette image.
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— Quand peut-on donc vivre ? Quand vivre ? répétait-il.
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Oblomov n’attendit pas le châtiment mérité, il rentra chez lui envoya un certificat médical.
Ce certificat médical portait : « Je soussigné, témoigne, en apposant mon cachet, que le secrétaire de collège Ilia Oblomov est atteint d’une hypertrophie du cœur avec dilatation du ventricule gauche d’icelui (hypertrophia cordis cum dilatatione eju ventriculi sinistri), ainsi que de douleurs au foie d’origine chronique (hetetis), dont l’évolution dangereuse menace la vie du malade ; ces crises semblent avoir pour cause la fréquentation quotidienne du bureau. Aussi, afin d’éviter la répétition et l’accroissement de ces crises douloureuses, je juge nécessaire pour Ilia Oblomov d’interrompre son travail pendant un certain temps, et de manière générale, je lui prescris de s’abstenir de tout travail intellectuel et de toute activité. »
Mais cette délivrance ne dura qu’un temps : il fallait bien guérir un jour, après quoi il avait de nouveau en perspective le travail quotidien. Ne pouvant le supporter, Oblomov donna sa démission. Ainsi se termina, sans plus se renouveler, son activité au service de l’état.
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Cependant, il ne devint jamais prisonnier du beau sexe, ne fut jamais son esclave, ni même un admirateur très assidu, ne serait-ce qu’à cause des soucis que comporte le commerce des femmes. Oblomov se bornait à les admirer de loin, à une distance respectueuse.
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C’est encore plus froidement qu’Ilia Ilitch dit adieu à la foule de ses amis. Aussitôt après la première lettre du régisseur sur le retard des arriérés et la mauvaise récolte, il remplaça son premier ami, le cuisinier, par une cuisinière, puis vendit les chevaux et, enfin, se sépara de ses autres « amis ».
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À tout cela s’ajouta avec les années une sorte de timidité puérile, une prémonition de quelque chose de mauvais et de dangereux dans tout ce qui sortait de la sphère de sa vie quotidienne, effet d’une perte de contact avec la réalité extérieure.
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Il n’était pas habitué au mouvement, à la vie, à la foule, à l’agitation.
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Il se refroidissait encore plus vite qu’il ne s’enthousiasmait […].
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L’histoire aussi ne faisait que l’angoisser. Par exemple on apprenait par la lecture qu’une époque funeste était survenue, plongeant l’homme dans le malheur ; et le voilà qui rassemble toutes ses forces, travaille, se démène, souffre terriblement et peine pour préparer des jours radieux. Les voilà qui arrivent enfin. Il semblerait que l’histoire elle-même veuille souffler. Mais non, les nuages s’amoncellent à nouveau, la construction s’écroule à nouveau, et à nouveau le voici qui travaille et se démène… Les journées radieuses ne durent jamais, elles s’enfuient, et la vie coule, coule, toujours des catastrophes et des calamités.
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Une fois libéré des soucis du travail, Oblomov aimait à plonger en lui-même pour vivre dans un monde créé par lui.
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Personne ne connaissait ni ne voyait cette vie intérieure d’Ilia Ilitch : pour tout le monde, Oblomov ne faisait que se vautrer et s’empiffrer en bon vivant, il n’y avait rien d’autre à en tirer ; c’est tout juste s’il savait relier deux pensées. Ainsi le jugeait-on partout où on le connaissait.
Stolz, lui, aurait pu témoigner de ses capacités, de la volcanique activité intérieure de sa tête enthousiaste et de son bon cœur, connus de lui dans les moindres détails, mais Stolz n’était presque jamais à Pétersbourg.
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— Enfin, conclut le docteur, allez à Paris au début de l’hiver. Là, plongez dans le tourbillon de la vie et distrayez-vous sans vous poser de questions : du théâtre au bal ou au bal costumé, de là à la campagne pour rendre des visites. Il vous faut des amis, de l’agitation, des rires.
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Qu’est-ce qui vous empêcherait de passer la journée dehors ? Ce n’est pas sain de rester à la maison. Regardez comme vous avez mauvaise mine ! Avant vous étiez frais comme une fleur, et maintenant que vous ne bougez pas, vous ressemblez à Dieu sait quoi. Ça vous ferait du bien de vous promener un peu dans la rue, regarder les gens ou autre chose.
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Moi aussi j’aurais pu faire tout ça, se dit-il. Jusqu’à la preuve du contraire je sais écrire, moi aussi ; il m’est arrivé d’écrire des choses bien plus compliquées que ces lettres. Comment se fait-il que je ne sache plus le faire ? Et puis, c’est vraiment une telle affaire que de déménager ? Il suffit d’en avoir envie ! Là il ajouta un nouveau trait au portrait de l’autre : un « autre » ne met jamais de robe de chambre, un « autre » — il bâilla — ne dort presque pas, un “autre” jouit de la vie, il va partout, il voit tout, il s’intéresse à tout… Et moi ! moi… je ne suis pas cet « autre » ! dit-il cette fois-ci avec tristesse, et il se plongea dans une réflexion profonde. Ilia alla jusqu’à dégager sa tête de dessous la couverture.
Une minute lucide, consciente, arriva dans la vie d’Oblomov.
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Il déplora avec douleur son manque de culture, cette stagnation qui avait mis fin à l’épanouissement de ses forces morales, cette lourdeur qui le gênait en tout ; il fut rongé par la jalousie envers ces autres qui menaient une vie si remplie et si large, alors que lui butait sur une lourde pierre jetée en travers du sentier étroit et lamentable de son existence.
Dans son âme timide naissait la conscience douloureuse que certains aspects de sa personnalité ne s’étaient jamais éveillés, d’autres avaient à peine éclos, mais en tout cas aucun ne s’était complètement épanoui.
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On eût dit qu’un ennemi caché lui avait apposé sa lourde main tout au début du voyage, et l’avait rejeté loin de sa vraie destination d’homme.
Il semblait que ces broussailles sauvages l’empêcheraient à tout jamais de se hisser sur le chemin droit. La forêt devenait de plus en plus épaisse et de plus en plus sombre autour de lui et en lui. La végétation gagnait le sentier. Les monuments de lucidité se faisaient de plus en plus rares : seulement, de loin en loin, sa conscience éveillait ses forces sommeillantes l’espace d’un instant. La raison et la volonté étaient paralysées depuis longtemps, semblait-il, irréversiblement.
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Il chercha en vain un principe ennemi qui l’empêchait de vivre comme il faut, comme les “autres”, puis il poussa un soupir et ferma les yeux ; quelques minutes plus tard la torpeur de la somnolence recommençait à envahir ses sens.
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Ne pouvait aimer le travail, cette punition infligée à nos pères, ils trouvent normal et même obligatoire de s’en débarrasser à la première occasion. Si leur santé est toujours florissante et leur vie longue, c’est qu’aucune question intellectuelle ou morale même vague ne les a jamais effleurés. Aussi les hommes de quarante ans semblent adolescents, tandis que les vieillards, au lieu de lutter contre une mort difficile et douloureuse, une fois parvenus à un âge invraisemblable, s’éteignent en cachette, s’immobilisent tout doucement et rendent imperceptiblement leur dernier souffle. Voici pourquoi on dit maintenant qu’autrefois le peuple était plus solide.
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Voici ce qu’est la vie humaine ! s’exclama Ilia Ivanovitch, pédant. L’un meurt, l’autre naît, un troisième se marie pendant que nous, nous vieillissons : aucune chose ne demeure égale à elle-même, non seulement au fil des années, mais même d’un jour à l’autre. Pourquoi est-ce ainsi ? Si le lendemain pouvait être semblable à la veille ! Que c’est triste, quand on y pense…
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Et Ilioucha reste à la maison tout triste, choyé qu’il est comme une fleur exotique dans une serre, grandissant lentement et mollement comme elle, sous sa cloche de verre. Ses forces, qui cherchent à éclore, se tournent vers l’intérieur et se fanent.
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« Il est compliqué et difficile de vivre simplement », se disait-il souvent […].
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Comme une boule de pâte, tu t’es enroulé sur toi-même et tu restes couché.
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Rien ne m’appelle, mon âme ne cherche pas à s’évader, mon esprit dort paisiblement ! conclut-il avec une amertume à peine sensible.
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— Qu’est-ce qui te déplaît donc tant ici ?
— Tout. Cette course perpétuelle, cet éternel jeu de vilaines petites passions, l’avarice surtout, ces crocs-en-jambe qu’on se fait l’un à l’autre, ces commérages, ces ragots, ces mauvais coups, cette façon de vous toiser. À entendre les conversations on a le vertige, on se sent mal. Ces gens aux visages si dignes, si intelligents à première vue, ne savent dire que : « On a donné tant à un tel, tel autre a reçu un fermage. » « Voyons, pourquoi ? » s’écrie quelqu’un. « Celui-ci a perdu hier au jeu ; celui-là a gagné trois cents mille ! » Tout cela n’est qu’ennui ! Où est l’homme dans tout cela ? Où est son intégrité ? Où est-il passé, comment s’est-il éparpillé en futilités ?
— Il faut bien que quelque chose occupe le monde et la société, dit Stolz. À chacun ses intérêts. C’est la vie…
— Le monde, la société ! C’est sans doute pour m’en dégoûter plus encore que tu m’envoies dans ce monde, dans cette société. La vie, dis-tu. Quelle vie ! Qu’est-ce qu’on peut y chercher ? De l’intérêt pour l’esprit, pour le cœur ? Quel est donc le centre de tout cela ? Il n’y en a pas, il n’y a rien de profond, rien qui vous pique au vif. Ce sont tous des morts, des endormis pire que moi, ces gens du monde et de la société ! Qu’est-ce qui les guide dans la vie ? Eux qui ne restent pas couchés, qui s’agitent tous les jours commes des mouches, quel profit en tirent-ils ? En entrant dans un salon on ne cesse d’admirer la disposition symétrique des invités, leur calme pendant le jeu de cartes qu’ils mènent avec une profonde réflexion ! Il n’y a pas à dire, c’est un bel objectif dans la vie ! Un excellent exemple pour un esprit assoiffé de mouvement ! Ne sont-ils pas des morts ? Ne passent-ils pas leur vie à dormir, tout en restant assis ? Ma faute est-elle plus grande que la leur quand je reste couché chez moi au lieu d’user mon esprit pour un valet ou pour un roi ?
— Tout ça a déjà été dit des milliers de fois : ce discours est déjà ancien, fit remarquer Stolz. Tu n’as rien de plus nouveau ?
— Et la crème de la jeunesse, qu’est-ce qu’elle fait ? Ne dort-elle pas quand elle marche ou roule en calèche le long de la perspective Nevski, quand elle danse ? Elle bat les cartes pour les mélanger, et de la même façon, elle bat ses jours vides ! Et quelle n’est pas la fierté, la dignité insoupçonnée de ces jeunes gens quand, d’un regard dédaigneux, ils toisent celui qui n’est pas habillé comme eux, qui n’a ni leu nom leurs titres ! Ces malheureux s’imaginent qu’ils sont au-dessus de la foule. Ils semblent dire : nous combattons où personne ne peut combattre, dans le premier rang des fauteuils, au bal du prince N. Il n’existe pas, le selon où nous ne pourrions nous introduire ! Mais dès qu’ils sont entre eux, aussitôt ils se saoulent et se battent comme des sauvages ! Sont-ils des hommes vivants, éveillés ? Si encore ce n’était que les jeunes, mais les adultes ne sont pas mieux. Ils se réunissent, ils s’invitent à manger, mais sans hospitalité, sans bonté, sans affection réciproque ! Ils se réunissent pour un déjeuner ou un dîner comme ils iraient au bureau, froidement, sans gaîté, uniquement pour vanter leur cuisine ou leur salon, pour se faire un croche-pied à l’occasion. Il y a trois jours, au déjeuner, je ne savais pas où me mettre ; j’aurais voulu me cacher sous la table quand on a commencé à mettre en pièces la réputation des absents : « L’un est bête, l’autre vil, le troisième voleur, le quatrième ridicule », c’était un vrai massacre. Le regard de chacun semblait dire aux autres : « Dès que tu auras franchi le seuil, tu subiras le même sort. » Pourquoi donc se réunissent-ils, s’ils sont comme ça ? Pourquoi se serrent-ils si fort la main ? Pas un rire sincère, pas une lueur de sympathie ! Ils essayent d’attirer chez eux une personnalité, un grand nom. “Un tel est venu chez moi, je suis allé chez tel autre”, se ventent-ils plus tard… Quelle est donc cette vie ? Je n’en veux pas. Qu’est-ce que j’y apprendrai ? Qu’est-ce que j’en retirerai ? […]
*
— Toute la vie comme ça ? demande Stolz.
— Jusqu’aux cheveux blancs, jusqu’au tombeau. Ça, c’est une vie !
—Non, ce n’est pas une vie !
*
Voyons, ajouta-t-il avec plus de courage, le but de toute votre agitation, des passions, des guerres, du commerce et de la politique, n’est-ce pas d’obtenir la paix, d’atteindre cet idéal du paradis perdu ?
*
— Alors comment vivre ? protesta Oblomov, dépité par les remarques de Stolz. Pourquoi se tourmenter toute la vie ?
— Pour le travail lui-même, rien d’autre. Le travail est à la fois la forme et le contenu, l’encadrement et le but de la vie, au moins de la mienne. Toi, tu as chassé le travail de ta vie : à quoi elle ressemble maintenant ? J’essayerai peut-être de te secouer une dernière fois. Après ça, si tu restes encore là avec tes Tarentiev et tes Alexéev, tu seras un homme fini, un poids pour toi-même. C’est maintenant ou jamais ! conclut-il.
Oblomov l’écoutait avec un regard inquiet. C’était comme si son ami l’avait placé devant un miroir : il s’y reconnut et frémit.
*
Ma vie à moi a commencé par s’éteindre, aussi étrange que cela puisse paraître.
*
Oui, je suis un vieux veston flasque et usé, non par le climat, ni par les labeurs, mais parce que douze ans durant une lumière emprisonnée en moi, cherchant une issue, ne faisait que consumer sa prison, et a fini par s’éteindre, sans jamais recouvrer sa liberté.
*
Il prêta l’oreille à un appel désespéré émanant de son esprit et de ses forces, pesant ce qui lui restait de volonté, considérant où appliquer et investir ce reste succinct. Après une douloureuse réflexion, il saisit sa plume, sortir un livre du coin, voulant lire, écrire et penser en une heure ce qu’il n’avait pas lu, écrit et pensé en dix ans.
Que faire maintenant ? Aller de l’avant ou rester sur place ? Cette question oblomovienne était pour lui plus profonde que celle de Hamlet. Aller de l’avant voulait dire secouer sa large robe de chambre non seulement de ses épaules, mais aussi de son âme et de son esprit ; enlever la poussière et les toiles d’araignée non seulement des murs, mais aussi des yeux afin de recouvrer la vue !
*
« Maintenant ou jamais ! », « Être ou ne pas être ! » Oblomov, qui s’était déjà soulevé de son fauteuil, s’y enfonça de nouveau, n’ayant pas réussi à glisser son pied dans sa pantoufle.
*
— Je ne sais pas, mais par ce regard vous semblez découvrir en moi tout ce que je ne voudrais pas dévoiler aux autres, surtout pas à vous…
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— […] Pourquoi n’êtes-vous pas gai ?
— Je ne sais pas, Olga Serguéevna. Pourquoi serais-je gai ? Et comment ?
— Occupez-vous, soyez plus souvent en société.
— M’occuper ! Pour s’occuper, il faut avoir un but. Et quel est mon but à moi ? Je n’en ai pas.
— Vivre, voici le but.
— Quand on ne sait pas pourquoi on vit, on vit n’importe comment, au jour le jour ; on se réjouit de chaque journée passée, de chaque nuit venue noyer dans le sommeil l’ennuyeux problème de savoir pourquoi on a vécu cette journée et pourquoi vivra-t-on demain.
*
— Oui, en paroles vous vous condamnez, vous vous jetez dans des précipices, vous donnez la moitié de votre vie, mais à peine vient un doute, une nuit d’insomnie et vous voilà douillet, prudent, attentif envers vous-même, et si prévoyant ! (Olga qui parle)
*
Non seulement l’amour, mais toute la vie est faite comme ça…, lui vint-il soudain à l’esprit, si on repoussait chaque occasion comme une erreur, quand donc ne ferait-on pas d’erreur ? Qu’est-ce que j’ai ? J’étais aveugle !
*
— Olga ! Que tout redevienne comme avant supplia-t-il, je n’aurai plus peur des erreurs.
*
Qu’est-ce que cette vie pleine d’émois et d’angoisses ! Quand donc viendra le bonheur paisible, le calme ?
*
Il se taisait, l’écoutant pleurer avec horreur, sans oser l’empêcher. Il ne ressentait de pitié ni envers elle, ni envers lui-même. Il était, lui aussi, pitoyable.
*
Tu es doux et honnête, Ilia ; tu es tendre… un pigeon ; tu te caches la tête sous l’aile et tu ne veux rien d’autre ; tu es prêt à roucouler toute ta vie sou les combles… mais moi, je ne suis pas comme ça : ça ne me suffit pas, j’ai besoin de quelque chose d’autre, je ne sais quoi au juste ! Est-ce que tu serais capable de me l’enseigner, de me dire ce qui me manque, de me donner tout ça pour que je… mais la tendresse, on en trouve partout !
*
Les sentiments d’Oblomov pour elle étaient beaucoup plus simples. Pour lui, Agafia Matvéevna, ses coudes toujours en mouvement, ses yeux qui se posaient sur tout, pleins de tendre attention, ses éternels déplacements de l’armoire à la cuisine, de la cuisine au garde-manger de là à la cave, sa connaissance de toutes les commodités domestiques et ménagères incarnaient l’idéal de ce repos infini comme un océan, troublé par rien, dont l’image ineffaçable s’était gravée dans son âme dans l’enfance, sous le toit de son père.
*
Oblomov soupira.
— Ah, quelle vie ! dit-il.
— Qu’est-ce qu’elle a, la vie ?
— Elle me touche, elle ne me laisse pas en paix ! Je voudrais me coucher et m’endormir… pour toujours…
— Tu voudrais éteindre le feu pour rester dans l’obscurité ! Une belle vie, ça ! Eh, Ilia ! Raisonne un peu en philosophe ! La vie passera comme un instant, et toi, tu voudrais te coucher et t’endormir ! Qu’elle soit une flamme permanente ! Ah, si on pouvait vivre deux ou trois cents ans, conclut-il, ce qu’on pourrait faire !
— Toi, c’est autre chose. Andreï, répliqua Oblomov, tu as des ailes. Tu ne vis pas, tu voles. Tu as des dons, de l’amour-propre ; toi, tu n’es pas gros, tu n’es pas assailli par des orgelets, la nuque ne te gratte pas. Tu es fait différemment…
— Eh, arrête ! L’homme est fait pour se constituer soi-même et même pour changer sa propre nature. Toi, parce que tu t’es fait pousser un ventre, tu crois maintenant que ce fardeau t’a été donné par la nature ! Toi aussi tu avais des ailes, mais tu t’en es débarrassé.
— Où sont-elles, mes ailes ? dit Oblomov avec découragement. Je ne sais rien faire…
— C’est que tu ne veux pas savoir, l’interrompit Stolz. Il n’y a pas d’homme qui ne sache faire au moins une chose, je te jure qu’il n’y en a pas !
— Moi, je ne sais rien faire ! dit Oblomov.
— À t’écouter, tu ne sais écrire ni un papier à la municipalité, ni une lettre au propriétaire ; pourtant, tu as bien écrit une lettre à Olga ? Le « que » et le « où » ne sont pas mélangés ? Tu as trouvé du papier brillant, de l’encre au magasin anglais, et une écriture alerte : qu’est-ce que c’est ?
Oblomov rougit.
— Quand il a fallu, tu as eu des idées et du style : un romancier ne cracherait pas dessus. Et quand tu n’en as pas besoin, tu ne sais rien faire, tes yeux ne voient pas, tes mains faiblissent ! ton savoir-faire, tu l’as perdu encore enfant, à Oblomovka, parmi les tantes, les nourrices et les ongles. Ça a commencé par l’incapacité d’enfiler les bas et ça a fini par l’incapacité de vivre.
*
On dirait qu’on ne peut pas vivre au monde, mais si on boit un coup, on peut y vivre, se consola-t-il. (Tarantiev parle)
*
Tu me vois manger, me promener, dormir, travailler. Tout d’un coup, quelque chose s’empare de moi, un malaise… La vie me semble alors… incomplète… Mais non, ne m’écoute pas, ce sont des futilités. (Olga parle à Stolz)
*
Jusqu’ici tu as étudié la vie, maintenant il te faudra l’éprouver. (Stolz parle à Olga)
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À présent il était entouré de visages simples, bons et aimants, qui d’un commun accord l’avaient épaulé mettant toute leur existence au service de sa vie, afin qu’il pût ne pas la remarquer, ne pas la sentir.
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Et Oblomov lui-même ? Il était l’expression parfaite et naturelle de ce calme, de ce contentement, de ce silence imperturbable. Comme il réfléchissait à son train-train auquel il s’habituait de plus en plus, comme il l’observait attentivement, il finit par décider qu’il n’avait pas à aller plus loin, qu’il n’avait plus rien à chercher, que l’idéal de sa vie s’était réalisé, bien que ce fût sans poésie, sans ces couleurs avec lesquelles son imagination lui avait jadis dépeint la vie seigneuriale large et insouciante dans sa campagne natale, parmi les paysans et la domesticité.
*
[…] il parvenait à se débarrasser de la vie pour peu de frais […]
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— Pourquoi veux-tu m’emmener ? Où ? disait Oblomov tout en se débattant.
— Hors de ce trou, de ce marécage, vers la lumière, vers l’espace, là où il y a une vie saine, normale ! insistait Stolz d’un ton sévère, presque impératif. Où es-tu ? Qu’est-ce que tu es devenu ? Réveille-toi ! C’est à une vie pareille que tu te destinais ? Tu dors comme une taupe dans son trou ! Souviens-toi de tout…
— Ne me rappelle rien, ne remue pas le passé ! dit Oblomov d’un air conscient, en pleine possession de son esprit et de sa volonté. Qu’est-ce que tu veux faire avec moi ? Je me suis séparé à jamais du monde où tu veux m’entraîner : tu ne peux ressouder, remettre ensemble les deux moitiés brisées. Je me suis enraciné dans ce trou, il me tient. Essaye de m’y arracher, et ce sera la mort.
— Ivan Gontcharov, Oblomov (traduction Luba Jurgenson)