Vashti fit un autre mouvement pour désactiver l’interrupteur d’isolement, et elle fut assaillie par toutes les sollicitations accumulées ces trois dernières minutes. La chambre se trouva envahie par le vacarme de cloches et de tuyaux acoustiques. Comment était la nouvelle nourriture ? Pouvait-elle la recommander ? Avait-elle eu des idées dernièrement ? Quelqu’un pouvait-il lui faire part de ses propres idées ? (p. 23)

*

Le système peu pratique des rassemblements publics avait depuis longtemps été abandonné ; ni Vashti ni ses auditeurs ne bougeaient de leur chambre. Assise dans son fauteuil elle parlait, pendant qu’eux dans leurs fauteuils l’entendaient, relativement bien, et la voyaient, relativement bien. (p. 24)

*

Et Vashti avait évidemment étudié la civilisation juste antérieure à la sienne – cette civilisation qui s’était méprise sur les fonctions du système, et l’avait utilisé pour amener les gens aux choses, au lieu d’amener les choses aux gens. (p. 28)

*

Vashti fut saisie de terreur à l’idée d’une expérience directe. Elle recula dans la chambre, et le mur se referma. (p. 29)

*

À quoi bon se rendre à Pékin alors que ce serait exactement comme à Shrewsbury ? Pourquoi retourner à Shrewsbury alors que ce serait exactement comme à Pékin ? Les hommes déplaçaient rarement leur corps, toute l’agitation étant concentrée dans l’âme. (p. 31)

*

Les gens ne se touchaient jamais les uns les autres. La Machine avait rendu cette coutume obsolète. (p. 40)

*

Ne pouvez-vous voir, ne pouvez-vous tous voir […] que c’est nous qui sommes en train de mourir, et qu’ici-bas la seule chose qui vive vraiment, c’est la Machine ? Nous avons créé la Machine pour qu’elle accomplisse notre volonté, mais nous ne pouvons plus la faire plier à notre volonté. Elle nous a volé le sens de l’espace et le sens du toucher, elle a brouillé toute relation humaine et réduit l’amour à un acte charnel, elle a paralysé nos corps et nos volontés, et maintenant elle nous oblige à la vénérer. La Machine se développe – mais pas selon nos plans. La Machine agit – mais pas selon nos objectifs. Nous ne sommes rien de plus que des globules sanguins circulant dans ses artères, et si elle pouvait fonctionner sans nous, elle nous laisserait mourir. (p. 62-63)

*

La Machine, s’exclamèrent-ils, nous nourrit, nous habille et nous loge. Grâce à elle, nous parlons les uns avec les autres. Grâce à elle, nous nous voyons les uns les autres. En elle se trouve notre être. La Machine est l’amie des idées et l’ennemie de la superstition : la Machine est omnipotente, éternelle. Bénie soit la Machine. (p. 75-76)

*

Les membres du Comité cédèrent plutôt à quelque pression irrésistible, qui venait on ne savait d’où, et qui, une fois satisfaite, était relayée par une nouvelle pression tout aussi irrésistible. À une telle situation, il convient de donner le nom de progrès. Personne n’admit que la Machine était hors de contrôle. Année après année, elle était servie avec une efficacité croissante et une intelligence décroissante. Plus un homme connaissait ses propres devoirs envers la Machine, moins il comprenait les devoirs de son voisin, et pas une seule personne au monde ne comprenait le monstre dans son ensemble. Ces génies souverains avaient péri. Ils avaient laissé des instructions complètes, il est vrai, et leurs successeurs étaient chacun devenus les experts d’une portion de ces directives. Mais l’humanité, dans son désir de confort, avait dépassé ses limites. Elle avait beaucoup trop exploité les richesses de la nature. Avec calme et complaisance, elle sombrait dans la décadence, tandis que le progrès avait fini par signifier le progrès de la Machine. (p. 77-78)

*

« […] Si vous n’effectuez pas immédiatement la réparation, je vais porter plainte auprès du Comité central.

— Aucune plainte personnelle n’est reçue par le Comité central, répondit le Comité de l’Appareil réparateur.

— Auprès de qui dois-je me plaindre, dans ce cas ?

— Auprès de nous.

— Alors je me plains.

— Votre plainte sera transmise lorsque son tour viendra.

— D’autres personnes se sont-elles plaintes ? »

Cette question étant non mécanique, le Comité de l’Appareil réparateur refusa d’y répondre. (p. 81-82)

*

La Machine reliait toujours les individus. Sous les mers, sous les racines des montagnes, couraient les câbles par lesquels ils voyaient et entendaient, ces yeux et ces oreilles immenses qui constituaient leur héritage. Le vrombissement de tant de rouages revêtait leurs pensées d’un même uniforme de servilité. Seuls les anciens et les souffrants continuèrent à se montrer ingrats, car une rumeur disait que l’euthanasie était également devenue hors d’usage, et que la douleur était réapparue parmi les hommes. (p. 85)

*

Puis Vashti s’effondra, car avec l’arrêt de l’activité vint une terreur inattendue : le silence. Elle n’avait jamais connu le silence, et son irruption la tua presque. Il tua d’ailleurs plusieurs milliers de personnes sur le coup. Depuis sa naissance, elle avait toujours été entourée par le bourdonnement continu. Il était à l’oreille ce que l’air artificiel était aux poumons, et d’atroces douleurs lui transpercèrent la tête. Alors, sachant à peine ce qu’elle faisait, elle avança en trébuchant et appuya sur le bouton qui ne lui était pas familier, celui qui ouvrait la porte de sa cellule. (p. 88)

— E. M. Forster, La Machine s’arrête (trad. Laurie Duhamel)