Peut-être n’étions-nous pas enfermés ! avoua-t-il, dans un élan de sincérité.

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L’infirmier de l’étage m’a raconté que nous n’étions pas enfermés, mais « retirés » du reste du monde, en vue de nous protéger des autres…

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Il paraît que la population n’a pas à s’inquiéter. Que nous ne sommes pas « dangereux »… et que nous étions même sur la liste des candidats à la guérison totale.

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Pourquoi nous faut-il toujours nous cacher des autres hommes ? murmura-t-il avec tristesse.

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Quelques immeubles prétentieux, de lignes uniformes, épaulant des taudis à façade rutilante de verre. Taxis neufs se frayant péniblement un passage à travers des tramways d’un autre âge. Piétons enfiévrés, au visage contracté. Il ne restait plus aucune place pour la flânerie ou l’improvisation ! « Montréal n’est possible que la nuit… ou sous la pluie », se dit-il, sans trop s’inquiéter de préciser sa pensée.

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Il lui tardait de voir des arbres.

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Il s’immobilisa devant une maison de pierres, construite à flanc de montagne. On y accédait par un escalier étroit, serpentant à travers un jardin cultivé en étages. Monter, monter… Ouvrir une porte… Monter encore, tourner à droite, pousser une autre porte : ce serait sa chambre.

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Tant de mépris se mêlait à son immense pitié pour son père à cette minute. Mépris pour l’égoïsme et la suffisance de sa carrière ! Pour ses ambitions, toutes plus desséchantes les unes que les autres ! Immense pitié pour la solitude qu’il s’était laborieusement forgée. Son père, ce vieillard ? Un mort qui rêvait de la vie dans son tombeau !

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Jamais Antoine n’avait lu tant de tristesse sur les visage qu’au cours de ces dernières heures. Toute la gamme y était. Et aussi celle de l’ennui et de l’indifférence.

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Il n’était pas question pour eux de travailler à gagner cet argent. Le travail n’était admissible que pour les oisifs. Et ils avaient tant à faire au cours des prochains jours. D’ailleurs, pouvaient-ils se sentir liés par l’une ou l’autre des lois ou des habitudes d’une société qui les avait délibérément écartés ? Non. Ils devaient agir en toute liberté de conscience et prendre sans hésiter les chemins de raccourci qui s’offraient. Ils voulaient de l’argent, beaucoup d’argent, assez d’argent en tous cas pour accomplir leur mission sans perdre un temps précieux à faire des calculs… Eh bien, ils iraient en chercher là où il s’en trouvait de trop.

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Pour la première fois, ce soir-là, ils éprouvèrent une sensation de liberté totale. Congé de projets, de craintes, d’espoirs ou d’appréhensions ! Ils n’avaient plus qu’un désir, s’abandonner à la marée des visages souriants qui envahissent les trottoirs, la nuit venue, en quête de rires et de frissons.

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Un tintamarre assourdissant remplissait les lieux. À travers le murmure des voix, des mélodies agressives s’échappaient de plusieurs boîtes à musique, aux quatre coins de l’immense salle, spécialisée dans les attractions et jeux mécaniques. Jean s’efforçait d’avoir une vue d’ensemble sur cette forêt de machines à tuer le temps. Toutes plus ingénieuses les unes que les autres !

— Peux-tu concevoir l’ennui, le souverain ennui qui a présidé à ces inventions ?

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Une ville [n’a] jamais eu de réussite plus humaine que sa vie nocturne.

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— Tu y passeras, toi aussi ! Tout le monde y passe d’une certaine façon. Ton corps, une fois qu’il aura pourri dans la terre, se transformera en sucs, en gaz… il s’éparpillera aux quatre coins de la nature. Tu ne peux pas avoir l’assurance que ta grosse chair molle ne serve un jour à faire pousser les concombres…

Antoine eut un sourire de satisfaction. Il adorait les cucurbitacées.

— Tu n’es pas troublé à la pensée qu’une vache broutera peut-être un jour l’herbe qui est toi ? Et que des hommes mangeront cette vache… Et que ces hommes mourront à leur tour pour nourrir les vaches ? Quel que soit le chemin qu’ait pris ton âme, cela, tu ne pourras pas l’éviter. C’est une loi universelle.

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Cette chambre n’était-elle pas leur refuge ?… leur zone de sécurité absolue ?… le dernier rempart de leur liberté ?… Qui songerait à s’aventurer jusque-là, de tous ceux qui leur voulaient du mal ?

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Les rues pouvaient se couvrir d’agents à leur poursuite. Le temps s’était arrêté. Plus de journées organisées à vivre au pas de course ! Savourer chaque minute comme si elle eût été la dernière. Loin des visages anxieux, des rues bruyantes, des greniers enfumés et de l’obsédante « cicatrice » ! Retrouver une paix douce, caressante. Goûter un repos sans une ride. Participer de tout son être à la vie des arbres, qui choisissent de grandir là où l’air leur paraît bon à respirer, là où des oiseaux peuvent chanter. Et quand ils seraient épuisés par ce repos, ils n’auraient qu’à sortir de cette chambre pour se laisser cueillir. 

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Julien avait fini par obtenir sa guérison, à force de ne pas croire à sa maladie.

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— Vous comprendrez plus facilement que la première année de notre mariage ait été littéralement empoisonnée par les interventions d’un psychiatre.

Jean ne put réprimer un tressaillement.

— Vous non plus, vous n’aimez pas les psychiatres.

— Je les adore, s’empressa-t-il de rectifier. Je les adore, ce qui ne m’empêche pas de m’inquiéter à leur sujet. Qui s’occupera de les traiter, eux ?

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J’aime trop mes enfants pour les mettre au monde.

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— Les réserves d’admiration de Julien, poursuivit Jean, vont aujourd’hui aux appareils supersoniques, aux autoroutes, aux gratte-ciel et à toutes les autres prouesses techniques. Serait-il encore capable d’une attente passionnée devant des œufs de pigeon sur le point d’éclore ?

Antoine méditait.

— Quelles beautés a-t-on proposées à Julien, depuis son retour, qui ne soient pas métalliques ou de béton armé ? Tout ce qui est naturel, spontané, enraciné, tout ce qui court sans but et ne sert à rien, tout ce qui chante pour chanter, et vit pour le seul plaisir de vivre, tout cela inspire une profonde méfiance à l’homme qui s’est affranchi de son état primitif et dont le moindre geste voudra désormais être rétribué. Chaque soir, Julien lit dans son journal des récits fantastiques. Les savants se sont mis à avoir plus d’imagination que les poètes. Les miracles éclatent à la chaîne et remplissent la tête des hommes d’images surhumaines. Chaque jour apporte son contingent de merveilles et je m’en réjouirais sans réserve, toi aussi, si nous avions appris à confondre valeurs et volumes… Il faut du temps pour cela. Et Julien en a eu. Je ne m’attends pas à ce qu’il rêve encore de rayon vert dans les couchers de soleil, quand on lui parle de retourner la terre à sa nébuleuse ou de mettre le cap sur la planète Mars. Il doit être dépassé. Et en se dépassant, c’est nous qu’il aura laissés derrière. En bref… je le vois mal nous tendre les bras.

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La huitième forme de suicide est celle qui consiste à vider sa vie de toute amitié.

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On ne pardonne jamais à autrui le mal qu’on lui fait.

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Je me suis certainement rendu coupable d’un crime, mais lequel ?

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Sans le savoir, Caligula me livrait ce soir-là le secret de l’amitié vraie. C’est dans cette « insistance à comprendre » qu’elle réside. Insistance profonde, sereine, pacifique.

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Ils se plaisaient à penser que le monde entier était en cage, cette fois, et qu’ils étaient les deux derniers hommes libres à pouvoir le regarder vivre.

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On croit que l’amitié se situe au delà des faits, alors que ce sont les faits qui lui donnent une forme et en maintiennent l’illusion.

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Les maisons de l’avenir n’auront plus de sous-sol, avait repris Julien.

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L’amitié ne se renoue pas, pensait Jean. Elle est d’un jet continu qui ne peut s’interrompre sans se tarir.

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On s’évade toujours pour des fantômes.

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C’est à nous de choisir. Et le plus souvent, nous ne pouvons même pas réclamer la paternité de notre choix. C’est affaire d’éducation, d’habitude, de système nerveux.

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Fini le gaspillage du cœur. Des recettes éprouvées permettent aux hommes de bonne volonté de faire une utilisation rationnelle de leurs sentiments. Tels quels, les sentiments sont devenus anti-hygiéniques.

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Ce qu’il fallait comprendre, c’est que Julien ne peut s’embarrasser d’amis inutiles.

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Un jour, l’homme ne travaillera plus que quelque heures par semaine. Et pour faire quoi ? Surveiller. Surveiller les opérations de toutes les machines qu’on ne cesse d’inventer. Tous ceux qui travaillent encore à l’échelle individuelle menacent l’équilibre de l’ensemble. Il n’y a plus de conversation possible d’homme à homme…

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Comme autrefois avec les fleurs et les arbres, Jean se sent aujourd’hui en complicité avec les pierres et l’asphalte.

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Comme il lui serait facile de se réadapter si les hommes n’avaient pas rompu avec leur enfance.

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Une petite balle, partie d’un appareil léger comme un jouet, et voilà ! Plus de Julien. Il parle, il rit, il chante, sa bouche peut encore former des sons bizarres comme « Monique »… « Jean »… « Antoine »… Il a dans la tête une certaine matière qui se contracte, se détend, se durcit, s’attendrit, et tous ces mouvements produisent des idées, des images, il peut lever le petit doigt, allonger la jambe, il a dans la poitrine un muscle qui bat depuis des années sans une pause et qui a commencé sa carrière on ne sait pourquoi… et voici qu’une balle logée dans une oreille, dans les yeux, ou dans la poitrine… suffira à faire s’arrêter ce mécanisme. Mécanisme qui se nomme Julien et qui aura pris naissance quelque part pour faire souffrir les autres. Sans le savoir, sans le vouloir profondément, seulement parce que les hommes ne parviendront jamais qu’à se faire souffrir entre eux.

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— Enfin libres, tout à fait libres, cette fois ! proclame Antoine.

« Libres de souffrir », se dit Jean.

— Eugène Cloutier, les Inutiles