En somme, il semble que je ne comprenne toujours rien à ce qu’on appelle les activités humaines. L’idée que je me fais du bonheur n’ayant absolument aucun rapport avec celle que le monde s’en fait unanimement, il y a toujours eu là de quoi m’angoisser : et sous l’effet de cette angoisse, il m’est arrivé de passer des nuits à me retourner dans mon lit, à gémir, à me sentir au bord de la folie. Ai-je jamais connu le bonheur ? Depuis mon enfance, plus d’une fois – c’est un fait – l’on m’a dit que j’étais heureux ; pourtant, je me suis toujours senti en enfer ; et il me semblait qu’en réalité, ceux qui me prétendaient heureux étaient incomparablement plus favorisés par le destin que moi.
[…]
Si les gens réussissent à poursuivre ce combat qu’est la vie sans se suicider, sans perdre la raison, sans renoncer à l’engagement politique et sans perdre espoir, peut-on vraiment dire qu’ils souffrent ? Ne dira-t-on pas, plutôt, qu’ils sont devenus de parfaits égoïstes, et que convaincus de vivre normalement, pas une seule fois ils ne se sont remis en question ? Si tel est le cas, leur sort est parfaitement supportable : c’est bien ce qui fait la condition humaine, et j’ignore si l’on peut espérer mieux. J’imagine qu’ils dorment profondément, et qu’au matin ils se sentent en pleine forme… Mais à quoi rêvent-ils ? Et tout en cheminant dans les rues, à quoi pensent-ils ? À l’argent ? Allons donc ! À rien d’autre ? C’est inimaginable ! […] Plus j’y songe, plus je m’y perds. Et l’idée de mon irréductible différence ne me vaut qu’angoisse et terreur. C’est à peine si je peux échanger quelques mots avec mon prochain. Que lui dire ? Et en quels termes ? Je l’ignore.
— Osamu Dazai, Déchéance d’un homme (trad. Didier Chiche)