Ce que je voudrais surtout vous dire, c’est qu’il ne faut pas venir dans ce pays. On n’y souffre, remarquez-le, ni de la faim, ni de la soif, et les maisons sont plutôt confortables, si vous pouvez vous y habituer. Non, ce qui est gênant, c’est plutôt le genre d’existence. Je ne m’y ferai jamais. La solitude y est trop peuplée pour moi. Le jour ça va encore, mais la nuit… le bruit de ces milliers de respirations invisibles étonne, et je peux bien vous le dire à vous, effraye. C’est difficile à expliquer. Mais vous allez comprendre. Il vous est arrivé de mettre le pied dans l’obscurité, sur la dernière marche de l’escalier, celle qui n’existe pas ? Vous vous souvenez de ce désarroi absolu, pendant une seconde ? Vous vous souvenez de vos patientes recherches, la nuit, dans votre lit, alors qu’au moment de vous endormir, votre jambe se détendant brusquement vous avez failli tomber on ne sait où ? Eh bien, ce pays, c’est toujours comme ça. La matière dont est faite cette marche absente de votre escalier, elle constitue ici la matière même. Je vous assure, on ne s’y fait pas, et il ne faut pas venir dans ce pays.

— Jean Ferry, « Lettre à un inconnu », le Mécaniciens & autres contes