L’entreprise a persévéré dans sa stratégie de ne pas accepter de démissions. Elle a même étendu cette stratégie à un moment ou à un autre et n’a plus permis les départs en retraite. De nouvelles médications nous ont été prescrites, mais je ne saurais plus dire exactement à combien d’années cela remonte. Personne à l’usine ne se rappelle depuis combien de temps nous travaillons ici, ni l’âge que nous avons, et pour autant notre cadence d’exécution et notre productivité ne cessent d’augmenter. Il faut croire que ni l’entreprise ni notre superviseur temporaire n’en auront jamais fini avec nous. Mais nous ne sommes que des êtres humains, ou tout au moins des entités physiques ; il est certain que nous mourrons un jour. C’est la seule espèce de retraite à quoi nous pouvons aspirer, quoique personne parmi nous ne soit pressé d’en arriver là. Et de fait, nous ne pouvons nous empêcher de nous demander ce qui pourrait bien advenir ensuite – ce que l’entreprise a bien pu planifier pour nous, et le rôle que notre superviseur temporaire pourrait bien jouer dans ce plan. Travailler à une cadence effrénée, ajuster entre eux ces petits morceaux de métal, nous épargne de trop penser à ces sortes de choses.

— Thomas Ligotti, « Notre superviseur temporaire », Mon travail n’est pas terminé (trad. Fabien Courtal)