Un véritable acheteur au sens où l’entendent les artistes, c’est quelqu’un qui n’est ni un ami ni un membre de la famille. Puisqu’on ne peut soupçonner cet inconnu de vouloir nous faire plaisir, c’est sans doute que notre œuvre lui plaît vraiment. On se dit qu’un frère humain nous comprend, ça fait toujours quelque chose.

Le reste du temps, dans la solitude de notre atelier, on ne peut se fier qu’à nous-même. « Je suis un bricoleur de l’inutile », disait mon père avec son emphase habituelle. On fait, on défait et on refait avec l’intuition que ce qu’on est en train d’accomplir est la seule chose qui vaille. Comme un surfeur sur sa vague, cela nécessite une pratique assidue et une grande maîtrise technique, mais il suffit d’un rien pour perdre l’équilibre. Un petit doute, un léger découragement, un coup de fatigue : on sort de notre état d’hypnose et tout apparaît soudain absurde et vain. Les artistes ne servent à rien, se dit-on. Ils ne sauvent aucune vie, ne fabriquent pas de pain et ne savent rien faire d’autre de leurs mains (en cas de fin du monde, je ne voudrais pas de moi dans ma propre équipe de survivalistes). Alors, pour éviter de penser à tout cela, mieux vaut foncer sans s’arrêter. Poursuivre sa petite idée jusqu’au bout, jusqu’à ce que – ô joie – une nouvelle obsession surgisse et que tout recommence.

— Clémentine Mélois, Alors c’est bien