Je me rendis en ville, ma valise à la main. Il y régnait un silence pesant. Rien ne bougeait. L’état de dévastation était encore plus grand qu’il ne le laissait supposer vu du bateau. Pas une seule construction intacte. Des débris amoncelés dans les terrains vagues où s’étaient dressées autrefois des maisons. Les murs s’étaient écroulés, des escaliers débouchaient sur le vide. Des arches s’ouvraient sur de profonds cratères. On avait peu fait pour remédier à cette destruction massive. Seules les artères principales avaient été déblayées ; quant aux autres, elles avaient disparu. Des petits sentiers, comme des pistes d’animaux, mais faits par des hommes, serpentaient entre les décombres. Je cherchai en vain quelqu’un qui pût m’indiquer le chemin. La ville entière semblait désertée. Enfin, le sifflement d’un train me guida jusqu’à la gare, un petit bâtiment de fortune construit avec des matériaux récupérés dans les ruines, qui me fit penser à un décor de cinéma mis au rebut. Même ici, il n’y avait pas âme qui vive, bien qu’un train vint probablement de quitter la gare. Il était difficile de croire que celle-ci était encore en service, que quelque chose fonctionnait encore. J’étais envahi par un sentiment d’incertitude quant à la réalité de ce qui m’entourait et de moi-même. Ce que je voyais n’avait pas de consistance, ce n’était que brume et nylon, avec rien au-delà.

— Anna Kavan, Neige (trad. Ronald Blunden)