Il est un conte qui touche de très près au vif de l’existence : celui de ce moine qui traverse une forêt, entend un oiseau chanter, l’écoute un bref instant et se trouve à son retour étranger à la porte de son couvent, car il a été en fait absent cinquante années et, parmi tous ses camarades qui ont survécu, un seul le reconnaît. Cet oiseau ne chante pas seulement dans les forêts, même s’il en est peut-être natif. Il chante dans les endroits les plus misérables. L’avare l’entend, et sourit, et les jours pour lui ne sont plus que des instants. […] Toute vie qui n’est pas purement mécanique est tissée de deux fils : la recherche de cet oiseau, et son écoute. Et c’est simplement cela qui rend la vie si difficile à évaluer, et les délices de chacun d’entre nous si incommunicables. La simple connaissance de ce fait, un seul souvenir de ces instants où l’oiseau chanta pour nous, suffisent à nous remplir d’étonnement quand nous tournons les pages d’un écrivain « réaliste ». Là, c’est certain, nous trouvons une image de la vie – mais pour autant qu’elle est faite de boue et de craintes mesquines, dont le souvenir nous fait honte, et que nous aimerions mieux oublier : de la note de ce rossignol effaceur de temps, nous ne saurons rien.

Le cas de ces romanciers est pour le moins curieux. Ils ont été enfants, jeunes gens ; ils ont langui sous la fenêtre de la bien-aimée, qui à ce moment-là écrivait probablement à quelqu’un d’autre ; ils se sont assis devant une page blanche, et se sont sentis pleins d’une poésie contenue, dont pas un vers ne consentait à sortir ; ils se sont promenés dans les bois, ils ont marché dans des grandes villes, sous d’innombrables lampadaires ; ils ont pris la mer, ils ont haï, ils ont eu peur, ils ont rêvé de poignarder un homme et l’ont peut-être fait ; le goût sauvage de la vie a excité leur palais. Ou, si vous leur déniez tout cela, au moins ont-ils pleinement goûté un plaisir – leurs livres sont là pour le prouver –, celui d’une composition littéraire réussie. Et pourtant ils remplissent le globe de volumes dont l’habileté, certes, fait mon admiration, mais dont la fausseté flagrante sur tout ce qui pour moi est l’existence me fait trembler de colère. Si je n’avais pas d’autres perspectives que de continuer à tourner en rond parmi ces petites affaires ennuyeuses et mesquines, d’être mû par les piètres espoirs et les craintes dont ils entourent et animent leurs héros, j’affirme que je mourrais sur l’heure. Mais jamais un moment, pour moi, n’a passé de manière aussi ennuyeuse et si je devais perdre mon temps à attendre dans une gare de chemin de fer je pourrais égrener quelques souvenirs à côté desquels la totalité d’un de ces romans paraîtrait bon pour le rebut.

— Robert Louis Stevenson, « Les porteurs de lanternes », Essais sur l’art de la fiction (trad. France-Marie Watkins et Michel Le Bris)