Doit-on parler ici de baisse de la « motivation », pour utiliser ce vocable passe-partout et quelque peu irritant dans sa platitude consolatrice qui tend à remplacer de nos jours l’inflexibilité de nos anciennes sanctions morales : paresse, laisser-aller, mollesse, absence de volonté… ou encore « fainéantise », ce joli mot mal entendu ? Qu’est-ce que la motivation ? Une énergie qui nous anime… ou pas. Que la morale (interdictrice et culpabilisante) tende à être remplacée par une énergétique (positive et encourageante) semble confirmer le diagnostic du sociologue Alain Ehrenberg : « Nous entrons dans l’âge moderne de la dépression : le sujet malade de ses conflits cède le pas à l’individu figé par son insuffisance. » « Motiver » (du latin movere, mouvoir) s’entend ici au sens propre : sortir l’individu bloqué de son immobilité psychique, le secouer, le mettre en mouvement. Le marché moderne peut alors s’ouvrir aux divers « coachs » et experts, spécialistes du développement personnel promettant à chacun de retrouver « les chemins de la créativité ».

— Evelyne Grossman, la Créativité de la crise