Ce que le jeune adolescent découvre, par exemple, quand il découvre la poésie, c’est que la dimension que l’on pourrait appeler l’infini, la dimension secrète du monde, celle qu’on n’arrive pas à mesurer avec des mesures scientifiques, par exemple, celle qu’on ne peut pas chiffrer, celle qu’on ne peut pas figer dans des formules ou des schémas, eh bien, cette dimension, la poésie, mystérieusement, et même à l’intérieur de ses mesures et de ses règles propres, semble l’introduire, la garder. Dans un poème de Baudelaire comme « Le Balcon », eh bien, il y a tout l’infini de l’existence, tout le secret de l’existence qui est présent à l’intérieur d’un cadre très rigoureux. Et je pense que c’est ça, peut-être, la tâche la plus belle, la plus justifiée de la poésie : c’est qu’elle introduit dans notre vie comme une espèce de clarté qui viendrait du plus haut, sur les objets quotidiens, sur les moments les plus simples, les plus quelconques de la vie, les plus communs de la vie, qu’elle introduit cette espèce de lumière insaisissable.

— Philippe Jaccottet (1974)