Les repas de Monsieur Knott ne posaient guère de problèmes.

Le samedi soir on préparait et faisait cuire une quantité suffisante de nourriture pour maintenir Monsieur Knott pendant une semaine.

Ce plat contenait des aliments tels que potages variés, poissons, œufs, gibier, volailles, viandes, fromages, fruits, tous variés, sans oublier bien sûr pain et beurre, et il contenait aussi les boissons les plus courantes telles qu’eau minérale, absinthe, thé, café, lait, stout, bière, whiskey, cognac et vin, et il contenait aussi une variété de choses nécessaires à la santé telles qu’insuline, calomel, iode, laudanum, mercure, charbon, fer, camomille et poudre vermifuge, et bien sûr sel et moutarde, poivre et sucre, et bien sûr une larme d’acide salicylique contre la fermentation.

Toutes ces choses et bien d’autres trop nombreuses à énumérer, on les mélangeait avec soin dans le célèbre pot, avant de les mettre à mijoter pendant quatre heures jusqu’à ce qu’elles soient réduites à consistance de purée, ou de bouillie, et que toutes les bonnes choses à manger, et toutes les bonnes choses à boire, et toutes les bonnes choses nécessaires à la santé soient confondues sans retour et transformée en une seule bonne chose ni nourriture, ni boisson, ni médecine, mais une bonne chose sui generis dont la moindre cuillerée ouvrait et refermait l’appétit, excitait et apaisait la soif, compromettait et stimulait les fonctions vitales et montait agréablement au cerveau.

C’est à Watt qu’il revenait de peser, de mesurer et de compter, avec la plus grande exactitude, les ingrédients qui composaient ce plat, et d’apprêter pour le pot ceux ayant besoin d’apprêt, et de les mélanger à fond sans perte aucune jusqu’à ne plus pouvoir les distinguer les uns des autres, et de les mettre à mijoter, et pendant qu’ils mijotaient d’en maintenir le mijotement, et une fois mijotés d’en arrêter le mijotement, et enfin de mettre le tout à refroidir, dans un endroit froid. Cette tâche mettait Watt à dure épreuve, tant mentale que corporelle, tellement elle était délicate et rude. Et quelquefois par temps chaud, pendant qu’il brassait, nu jusqu’à la ceinture, et activait des deux mains la lourde barre de fer, il tombait des larmes, de fatigue mentale, de son visage, dans le pot, et de sa poitrine, en même temps, et de dessous ses bras, de grosses gouttes provoquées par ses efforts, dans le pot également. Ses réserves nerveuses aussi en prenaient pour leur grade, tant était grand son sens des responsabilités. Car il savait, comme si on le lui avait dit, que la recette de ce plat n’avait jamais varié, depuis sa lointaine mise au point, et que le choix, le dosage et les quantités des éléments utilisés avaient été calculés, avec l’exactitude la plus minutieuse, afin de ménager à Monsieur Knott, pour une série de quatorze repas entiers, c’est-à-dire sept déjeuners entiers et sept dîners entiers, le maximum de jouissance compatible avec le maintien de sa santé.

On servait ce plat à Monsieur Knott, froid, dans une écuelle, à midi tapant et à sept heures précises du soir, d’un bout de l’année à l’autre.

C’est-à-dire qu’aux heures susdites Watt apportait l’écuelle, pleine, dans la salle à manger et la posait sur la table. Une heure plus tard il retournait l’emporter, dans l’état, quel qu’il fût, où Monsieur Knott l’avait laissée. S’il restait de la nourriture dans l’écuelle, alors Watt la transférait dans le plat du chien. Mais si elle était vide, alors Watt n’avait plus qu’à la laver, en vue du repas suivant.

— Samuel Beckett, Watt