Le car « Place Schliemann-Grandes Fontaines » s’éloignait du monument. Il était bondé, mais j’y avais trouvé place. Je fourrai mon petit sac de toile sous le siège et jetai mon chapeau dans le filet. C’était un soir plein de bruit, de poussière, assombri par la touffeur de la journée. Le long des rues, des foules sorties des bureaux et des ateliers torrides couraient s’entasser dans des logements sans air, alors que moi, je me laissais emporter à toute vitesse, très loin de la place Schliemann, vers les Grandes Fontaines.
Ces trois jours de congé m’avaient été dûment octroyés. C’était indéniable, je les avais méritées. Modeste aide-comptable, je travaillais depuis deux ans dans une grande entreprise, qui employait près de quatre cents personnes, à commencer par ceux que l’on ne voyait jamais, pour terminer par le balayeur, qu’on ne pouvait ne pas voir car il passait ses journées, une large pelle rouge à la main, à ramasser les papiers et les détritus qui traînaient sous nos bureaux et sous nos sièges. Le temps de travail était comptabilisé d’une manière toute spéciale, compliquée et peu compréhensible. Il y avait des semaines où nous avions le sentiment d’avoir été lésés et soudain une gratification surgissait.
Pendant tout une année, je n’avais pas eu un seul jour de congé. Tout à coup : « Mardi 4, mercredi 5, jeudi 6, vous êtes libre ! » Cette décision avait été prise par une énorme machine, celle-là même qui nous délivrait nos salaires et nos gratifications, qui annonçait qui et combien d’entre nous pouvaient se faire porter malades et qui avait droit à un congé.
— Nina Berberova, À la mémoire de Schliemann (trad. Alexandra Pletnioff-Boutin)