Les pôles, chacun peut l’éprouver, sont les régions du monde les plus difficiles à regarder sur une carte. On n’y trouve jamais bien son compte. De deux choses l’une en effet. On peut d’abord essayer de les considérer comme occupant le haut et le bas d’un planisphère classique, l’équateur étant pris comme base horizontale médiane. Mais dans ces conditions tout se passe comme si on les regardait de profil, en perspective fugitive et toujours forcément incomplets, ce n’est pas satisfaisant. Ensuite on peut aussi les regarder par en dessus, comme vus d’avion : de telles cartes existent. Mais alors c’est à leur articulation avec les continents, qu’habituellement on voit pour ainsi dire de face, que l’on ne comprend plus rien et ça ne va pas non plus. Ainsi les pôles sont-ils rétifs à l’espace plat. Obligeant à penser en plusieurs dimensions en même temps, ils posent un maximum de problèmes à l’intelligence cartographique.

— Jean Echenoz, Je m’en vais