Je passais maintenant beaucoup de mes après-midis dans la bibliothèque de Fouks, qui, pour une raison que je ne m’expliquais pas, s’était mis à prétendre qu’il travaillait mieux en ma présence. Il appréciait notamment, disait-il, mon intelligence anormale. À ses yeux je savais tout de l’existence, du moins tout ce qu’il y avait à en savoir, et j’agissais à chaque instant comme l’être le plus avisé qui soit. Il me semblait pourtant que je n’agissais en rien. Je me contentais d’observer et d’écouter puis de penser à ce que j’avais observé et écouté, bien peu en vérité. Dans la bibliothèque de Fouks, j’avais consulté toutes sortes d’atlas et de livres de géographie, enregistré des noms de localités aux consonances énigmatiques et tenté de me représenter au pied des monuments, au bord des fleuves et des routes, au sommet des gratte-ciel, au cœur des populations lointaines, mais l’idée que je me faisais et de moi et du futur demeurait floue, et tout ça inatteignable, sinon par le biais de la rêverie. Fouks d’ailleurs m’encourageait à cette sorte de rêverie qui, disait-il, constituait la meilleure part que je pourrais tirer de n’importe quel lieu où me prendrait la fantaisie de me rendre un jour. Car une fois sur place, et passé quelque minutes de dépaysement, je ne manquerais pas d’être ébahi par la banalité qui partout régnait.
— Véronique Bizot, Âme qui vive