De là-haut, il était moins étonné encore par la taille de la ville que par sa complication. Les toits et les murs étaient donc si variés ! Les blocs de maisons se ressemblaient si peu ! Et quel enchevêtrement il devait y avoir là-dessous ! On le devinait, comme sous un drap boursouflé des étreintes de corps plus furieuses que les plis.

Il cherchait au loin son quartier et l’emplacement de sa maison. Après avoir longuement hésité, il découvrit une sorte de petite falaise blanche devant quoi moutonnait de la brume. « C’est dans ce pâté-là ! » Alors il se sentit très ému. Il avait une espèce de gêne et de regret. Son cœur battait comme celui de quelqu’un qui a manqué une fête. « Dire que j’habite là-bas ! et que j’ai tout ça tout le temps autour de moi ! » Il était moins heureux de le savoir enfin que mélancolique de l’avoir ignoré. Il s’en voulait d’y songer si tard. Tant de choses puissantes avaient agi sous le couvert de cette brume ! Tant de choses avaient suivi les rues, tant de forces les avaient jointes ! Tant de rapports s’y croisaient, comme les baguettes de fer dans le ciment armé ! Rien ne traversait son petit appartement de veuf. « Je ne sors jamais. Je ne m’amuse pas ; je n’existe pas. »

Il remarqua, plus à gauche, un brouillard vert où il reconnut le Père-Lachaise. « Je suis libre, oui, libre comme eux. Qui est-ce qui s’occupe de moi ? Qui est-ce qui pense au pauvre homme que je suis ? Ça ne ferait pas un grand changement si je mourais. »

Il interrogea du regard la forme de la ville : « Je voudrais bien savoir si quelqu’un pense à moi là-dedans ! » Il n’éprouvait pas l’envie de redescendre. Il n’aurait désiré partir que si une force, une des cent mille forces l’avait transporté en une seconde chez lui, dans sa chambre, où il n’aurait plus eu de stupeur à être seul.

— Jules Romains, Mort de quelqu’un