Sur le bureau, à l’étage inférieur, il y avait un appareil téléphonique. Le nouveau service exigeait de fréquentes conversations. On pouvait mal entendre et comprendre de travers, ou bien oublier ce que l’on avait bien compris. On ne devait pas quitter des yeux l’appareil dont la sonnerie aiguë pouvait retentir à chaque instant. Il fallait être constamment tendu devant la menace de l’événement soudain qui pouvait toujours survenir de n’importe où et arracher quelqu’un au cadre de son activité. Même lorsque les nécessités du corps l’exigeaient, on ne pouvait pas se risquer à quitter la pièce. Il fallait être prêt à donner une information soudaine, à dire des choses cohérentes, à se trouver en présence d’éléments nouveaux modifiant les conditions du travail. Il n’y avait plus ni tranquillité ni ordre. Il fallait parler, décider, être rapide, apte à tout. On pouvait se tromper dans sa hâte, mélanger des affaires, égarer des dossiers, être inattentif, faire des fautes dont on était responsable. On n’avait pas le temps de terminer le travail quotidien qui s’accumulait en tas sur la table, partout il y avait de la nervosité, des gens arrivaient, apportaient des actes qui s’amoncelaient en se mélangeant les uns aux autres. Polzer ne pourrait aller de l’avant, le chaos était trop grand et trop confus. La pensée de l’incertitude périlleuse, de la nécessité d’être toujours prêt à toutes éventualités inattendues, incalculables, l’empêchait de dormir. Il craignait la hâte dans laquelle tout cela devait se produire. Tout le monde autour de lui le regardait et le pressait. On exigeait de la vitesse. Tout ce qu’il faisait il le faisait trop lentement. On ne pouvait pas être méticuleux, précis. On ne pouvait pas faire les choses les unes après les autres, à droite des actes, à gauche des actes, l’appareil, les gens, un gâchis, on n’avait pas le temps. La jeune fille venait pour prendre le courrier. Il fallait dicter la correspondance couramment. Pour cela il fallait de l’expérience et de la pratique. Il ne l’avait pas. Il reconnaissait avec angoisse qu’il resterait bouche bée au milieu des phrases, qu’il ne saurait pas aller plus loin et qu’il serait humilié en présence de la jeune fille. La sténographe sourirait de lui. En résumé il apparaîtrait finalement qu’il était incapable, qu’on l’avait surestimé. Alors il n’y aurait plus rien d’autre que de s’en retourner avec honte à son ancien poste.

— Hermann Ungar, les Hommes mutilés (trad. Guy Fritsch-Estrangin)