Les hommes sont faits pour vivre ensemble. Tous ou presque s’accordent là-dessus. Et pourtant, où que l’on aille, en Europe, en Amérique et même au cœur des Nouvelles-Hébrides, ce qui frappe le regard, ce sont les murs, des murs partout qui les séparent. On dirait que les hommes, depuis qu’ils ont pris conscience qu’ils étaient des hommes, et donc des êtres destinés à une vie commune — manger, se battre, procréer — les hommes n’ont rien su faire d’autre que des murs. Le premier singe dressé sur ses pattes, notre ancêtre à tous, commença, avec des pierres, des souches de bois brûlé, que sais-je encore, de la paille, des excréments, à se bâtir une cabane. Non point pour se protéger de la pluie ou de l’orage, ainsi qu’on feint de le croire, mais tout simplement pour se séparer de ses congénères et se prouver de la sorte qu’il était seul. Pourquoi ce geste, pourquoi ce refus de la horde primitive et tutélaire ? Nul ne parvient à le comprendre, même un ethnologue, même un métaphysicien. L’homme n’est pas un aurochs, ni un léopard, ni même une fourmi rouge. Il ne peut se suffire à lui seul, il n’a pas de griffes, pas de mandibules. Même pour tuer un porc, il faut être deux. Mais les hommes préfèrent s’enfermer dans des murs, tant de murs qui finissent par faire des villages, des métropoles, des continents. Ils préfèrent la solitude et pourtant ils souffrent tous de la solitude. Mais ils ne pensent même plus qu’ils pourraient la rompre et toutes les fenêtres qu’ils percent dans les murs sont en fait de fausses fenêtres. Elles leur permettent uniquement de voir d’autres murs, les murs des autres, et quand ils meurent, leurs yeux, avant de se fermer, contemplent une dernière fois le mur.
— Claude Esteban, Quelqu’un commence à parler dans une chambre