J’eus d’autant plus de mal à le lui expliquer que je n’avais formé aucun projet précis. Ce que je souhaitais, c’était de trouver une occupation qui me préservât contre une certaine disposition à l’indifférence — indifférence à l’égard d’autrui et de moi-même, au fond de laquelle je sens clairement une vocation de clochard. Pour ne pas m’y abandonner, j’ai besoin de me maintenir dans un état de tension permanente et je ne crois pas qu’il existe de profession régulière qui puisse m’en fournir le prétexte. […] Incapable d’un élan de haine ou d’amour ou d’éprouver seulement la sensation d’un monde cohérent, je suis dépourvu de ventouses sociales et, à coup sûr, voué à un rôle de spectateur incurieux dans une marge sordide, à moins de me tenir en haleine par une existence de péripéties et d’alarmes pressantes. J’essayai donc d’expliquer à l’usage de Médé, sous un aspect pratique, cette nécessité où je me trouvais de chercher hors de moi-même la pente de l’aventure. Malgré l’économie de mes explications et mon peu d’entrain à convaincre, il m’entendit très bien.

— Marcel Aymé, « L’indifférent », le Vin de Paris