L’individu — ou ce qu’on appelle ainsi — se réduit facilement à quelques traits significatifs : l’angle d’un nez, la courbure d’un corps, la sonorité ou le rythme d’une voix. Le fond importe peu : le discours et la pensée paraissent négligeables, comme un flux surajouté qui égare l’attention quand tout l’être se résume là : dans sa silhouette, sa façon de se tenir ou de s’agiter, sa sonorité, quelques erreurs personnelles. Les caricaturistes connaissent bien cette variété bizarre qui se déploie à partir de rien. Tout le mystère se tient dans cet agencement de détails, cette expression mal dégrossie de l’enfant, au milieu de la cour de récréation où s’affrontent les jeunes humains : l’un avec son bégaiement, l’autre avec son pif, ses dents écartées ou ses oreilles décollées, celui-là avec ses taches de rousseur, sa frousse ou son éclat de rire. Ils viennent d’atterrir sur cette planète avec leurs charmes et leurs tares. Toute leur vie, le même dessin percera sous les apparences de la volonté, du sérieux et de la maturité.

— Benoît Duteurtre, la Rebelle